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mercredi 30 avril 2025

Les trois corruptions de l'entrepreneur

En tant qu'auteur autoédité, je suis un entrepreneur qui n'emploie que lui-même. Je noue bien sûr des partenariats artistiques et commerciaux. Même si je peux mettre en compétition différents prestataires, mon business repose avant tout sur la coopération. Cela me met de facto à l'abri des trois formes de corruption susceptibles de toucher l'entrepreneur. C'est d'ailleurs l'un des avantages de ma situation: me permettre de poser un regard critique sur le monde du travail. 

La première des corruptions dont est susceptible d'être victime l'entrepreneur disposant d'employés dans sa compagnie, c'est de se croire supérieur à ses employés parce qu'il les a embauchés. A partir du moment où leur niveau de vie ou leur statut (et notamment pour les cadres) dépend de lui, l'employeur va se sentir intrinsèquement supérieur. Ça n'arrive pas pour tous les employeurs, bien sûr, mais c'est une tendance qui les guette d'autant plus dans les périodes de crise où le chômage est élevé, et où ils sont en situation de monopole ou quasi monopole dans leur branche.
Même dans des cas où le rapport de force est plutôt favorable à l'employé, qui peut démissionner et retrouver du travail ailleurs, le salaire de l'employeur étant plus élevé que celui de l'employé, l'idée de supériorité du patron est toujours à l'arrière-plan. Et d'autant plus si lui-même a tendance à considérer ses employés comme des larbins plutôt que comme des membres de sa famille étendue. A faire preuve de malveillance plutôt que de bienveillance.

La deuxième des corruptions de l'entrepreneur, c'est de se croire supérieur à ses employés parce qu'il peut les virer. A partir du moment où un employeur prend plaisir à virer ses employés, par exemple en paradant dans ses locaux avec un évier comme Elon Musk, on peut être sûr qu'il est victime de cette corruption. Autre élément de preuve, le fait de licencier en si grand nombre que l'on est obligé de réembaucher derrière. Là, on est clairement dans la jouissance du pouvoir sur des vies et des destinées d'employés. Ce pouvoir est d'autant plus manifeste que les salariés se sentent démunis, sans possibilité d'avoir recours à des syndicats ou de démissionner. En d'autres termes, ce pouvoir ne provient que de ce que les salariés sont prêts à concéder à l'employeur. De leur soumission. Le pouvoir n'est jamais à sens unique. C'est un échange dynamique s'inscrivant dans la dialectique du maître et de l'esclave. 

La troisième des corruptions de l'entrepreneur, c'est de se croire supérieur non seulement à ses employés, mais aussi au reste de la société. Cela se manifeste par du chantage à l'emploi auprès du gouvernement afin d'améliorer ses marges bénéficiaires. La corruption est telle, à ce stade, que l'entrepreneur va s'engager dans des manœuvres de lobbying afin de faire pression pour, de manière classique, faire baisser les charges et impôts dont est redevable sa compagnie. Ce type d'employeur succombera aussi à la tentation de la collusion d'intérêts avec ses pairs pour fixer les prix à un certain seuil, aux dépens du consommateur. L'un des exemples qui vient à l'esprit est la collusion des éditeurs sur le prix des ebooks. 

Quant au chantage à l'emploi, les exemples sont multiples, mais l'un des plus flagrants est celui de l'un des hommes les plus riches du monde, Bernard Arnault, qui a menacé de faire migrer ses entreprises aux Etats-Unis. Imaginez la haute couture à la française, Dior sans aucun employé ou créateur français, mais que des Américains. Ça semble si absurde, la rupture de l'image de marque de ces compagnies serait si complète qu'on a envie de dire à Arnault: "vas-y, fais le mon grand ! Ton départ sera l'opportunité d'un futur concurrent."

Les moyens de lutter contre ces corruptions? Faire en sorte que les gouvernements eux-mêmes soient incorruptibles, et que les candidats à la présidentielle ne bénéficient que de dons de particuliers et non d'entreprises. Faire en sorte de casser tous les monopoles, afin de permettre aux employés de démissionner pour se faire employer par la concurrence dès qu'ils se sentent rabaissés. Favoriser les petites entreprises, auto entreprises et artisans via des charges allégées et un allègement considérable de la paperasse et des formalités. Donner à des agences gouvernementales comme Pôle emploi des compétences syndicales, de défense des employés afin de mieux protéger les travailleurs des PME et des grandes entreprises dépourvues de syndicats. Et pourquoi pas, d'ailleurs, en lien avec l'inspection du travail, la médecine du travail et la justice. 

Les entreprises ressemblent encore trop souvent à de mini dictatures où c'est le psychopathe ou le pervers narcissique qui est récompensé et promu. Où règne le harcèlement, parfois jusqu'à conduire des employés au suicide. Il y a énormément à faire pour promouvoir la démocratie en entreprise. Ça passe forcément par un moindre pouvoir, ou un pouvoir plus encadré de l'entrepreneur.

jeudi 6 mars 2025

L'Europe doit déclarer la guerre à la Russie

Le désengagement des Etats-Unis en Europe conjugué à la course effrénée aux armements en Russie ne nous laisse pas le choix. Dans les deux prochaines années, en 2026 ou au plus tard en 2027, l'Europe doit déclarer la guerre à la Russie. Dans cette guerre, l'Europe devra être l'agresseur. Les colonnes de blindés européennes devront franchir les frontières de la Russie, les forces aériennes violer l'espace aérien russe. Il ne s'agit pas d'envahir la Russie, bien sûr. Nous devrons juste détruire l'armée de terre, l'armée de l'air et la marine russe. Et surtout, surtout, pulvériser l'appareil militaro-industriel russe. Les moyens? Uniquement conventionnels. Le but de cette opération, que l'on pourrait baptiser Strike and Return? Empêcher la Russie de s'en prendre à ses voisins pour les 20 prochaines années. L'Europe devra agir seule, sans le soutien des Etats-Unis, et se préparer à une riposte nucléaire. L'hypothèse d'un conflit nucléaire n'est en effet pas à écarter, mais nous devons en prendre le risque. Sinon, c'est inéluctable, la Russie va s'attaquer aux pays baltes, et à ses autres voisins proches, voire moins proches, dans les cinq prochaines années.

L'histoire de la Russie comme de l'Europe ne trompent pas. Une course aux armements telle que la met en œuvre la Russie, avec la mise en chantier de 7000 chars d'assaut pour 2030, ne peut signifier que de prochaines guerres menées par la Russie.
L'Europe doit donc attaquer en premier. Profiter de l'affaiblissement actuel de la Russie pour frapper, et frapper fort.
 

A combien de morts faut-il s'attendre ? On ne peut pas savoir, et d'autant moins qu'on ne peut pas prévoir si cette guerre ne va pas basculer dans le nucléaire. Mais en admettant que ce soit uniquement sur le plan conventionnel, les Européens doivent s'attendre à un million de morts dans leurs rangs. Donc oui, il faut se mettre à construire de nouveaux cimetières, et à agrandir ceux qui existent. 

Néanmoins, ce million de morts européens permettra de sauver la vie de nombreux millions d'autres Européens. Elle empêchera une bonne partie de l'Europe de tomber sous le joug d'une nouvelle dictature néo staliniste. Il nous faudra sans doute occuper provisoirement certaines villes stratégiques russes, le temps de s'assurer de la destruction de l'appareil militaro-industriel. 

Nous pourrons en profiter pour exhorter le peuple russe à se débarrasser du FSB et des divers réseaux de renseignement, qui sont le fléau de ce pays. 

Et le régime de Poutine? Ma foi, si l'intégralité de son armée est détruite, je ne sais pas si ce régime tiendra. Si je m'en réfère à la Seconde Guerre Mondiale, les occidentaux n'ont pas eu besoin de s'en prendre à la tête du régime directement, et les tentatives d'assassinat de Hitler se sont toutes soldées par des échecs. 

C'est pourquoi je suis persuadé qu'il faudra en venir à la guerre. Le but de ce billet n'est d'ailleurs pas de chercher à intimider ou à menacer. Ce sont les dictateurs qui pratiquent la menace et le chantage. Les démocraties, elles, se préparent tranquillement et font ce qu'il y a à faire le moment venu. C'est ce qu'on appelle la force tranquille. De la détermination, mais sans gesticulations ni rodomontades.

lundi 20 janvier 2025

Trump, TikTok et Taïwan

L'étonnant épisode de TikTok, l'application que Trump voulait bannir, de nouveau autorisée par le même Trump, suivie de la présence du PDG de TikTok à l'intronisation, le 20 janvier 2025, du nouveau président des Etats-Unis, n'est pas si étonnant si l'on creuse un peu. Si vous vous souvenez, Trump a rarement autant dansé au cours de ses meetings de campagne qu'en 2024. Or, sa popularité a grimpé en flèche sur TikTok, l'application de musique et de danse, contribuant ainsi grandement à sa réélection à la présidence des Etats-Unis. Les algorithmes de TikTok étant gérés au plus haut niveau par le gouvernement de Xi Jinping, le dictateur chinois n'aurait pas accepté de favoriser Trump à ce point s'il n'avait pas passé un accord secret avec lui. Le deal? Que les Etats-Unis ne bougent pas lorsque la marine et l'armée chinoise envahiront Taïwan. 


"Allô Donald? C'est Vladimir. 

- Bonjour Vladimir.

- Bonjour bonjour. J'ai trouvé le moyen de garantir ta réélection. 

- Tu as toute mon attention. 

- Il va juste falloir que tu danses encore beaucoup plus pendant tes meetings. 

- Comment ça?

- Je sors d'une conversation avec Xi. Il accepte de soutenir à fond ta candidature sur TikTok, à une seule condition. Tu devras le laisser s'occuper de Taïwan. Aucune intervention américaine. 

- TikTok, ça vaut le coup? 

- Demande à ton ami Elon. Il te dira. 

[Pause de deux minutes pendant laquelle Trump appelle Elon Musk, qui lui confirme les dires de Vladimir Poutine concernant le potentiel d'audience de TikTok, notamment auprès de la jeunesse américaine.]

- D'accord. Admettons que j'accepte. Et comment je fais passer cet accord auprès de mon opinion publique, moi? 

- C'est simple. L'accord reste secret. Officiellement, tu restes le pire ennemi de la Chine. Tu fais ce que tu fais de mieux. Tu agites tes menaces de taxes contre la Chine. Tu dois être le prestidigitateur qui attire l'attention de la foule et des médias ailleurs. Ça ne peut marcher que comme ça. 

- Ça me paraît jouable. Je vais voir ce que je peux faire."

[Trump raccroche et compose un numéro sur son téléphone. Celui de Xi Jinping.]

Voilà comment les choses ont pu se passer entre Donald Trump et Vladimir Poutine, selon moi. Il est aussi possible que la stratégie TikTok n'ait pas été du fait de Poutine, mais vienne d'Elon Musk. Je ne prétends pas tout connaître. Certains détails peuvent différer dans la vraie vie, par rapport à ce scénario.

Vous allez me dire: pourquoi parler de pacte secret entre Trump et Xi Jinping? Est-ce que tu ne cherches pas juste à faire le buzz, Alan? Les dictateurs s'entendent naturellement entre eux. C'est juste que Xi Jinping déteste la démocratie, et préfère Trump au pouvoir. 

Et là, je répondrais par la négative. L'obsession de Xi Jinping, c'est d'envahir Taïwan. Et l'obsession de Trump, c'était de revenir au pouvoir. Mais Xi Jinping n'aurait pas décidé d'aider activement Trump sans passer d'accord. Pour lui, l'occasion était trop belle d'avoir enfin l'opportunité d'attaquer Taïwan. 

Cela explique la présence du PDG de TikTok pour la cérémonie d'investiture de Trump, alors même que Tiktok va être revendu, au moins à 50%, à une entreprise américaine... qui pourrait bien être le X d'Elon Musk, favorable à la dictature. Eh oui, cela donne le tournis. Mais tout se tient.

Ma prédiction pour le mandat de Trump (dont on ignore la véritable date de fin) est donc la suivante: pendant le cours du mandat, la Chine va attaquer militairement Taïwan. Le régime de Xi Jinping ne supporte pas d'avoir une démocratie à ses portes. Et encore moins une démocratie de Chinois qui parlent Chinois. 

Trump va également s'efforcer de diminuer l'étau de sanctions qui pèsent sur la Russie. En particulier les sanctions contre les entreprises chinoises. Et en particulier dans les six mois qu'il s'est donné pour soi-disant obtenir la paix en Ukraine. En fait, il est fort probable que sous Trump, la Chine sera à même d'aider la Russie dans sa guerre comme jamais auparavant. 

Trump est une putain sans honneur. Oui, vous m'avez bien lu. En 2016, il s'est servi de Facebook pour se faire élire et a vendu l'Amérique à Poutine. En 2024, il s'est servi de TikTok pour se faire élire, et a vendu l'Amérique à Xi Jinping. Quant au parti républicain, dans les deux cas, il a fait le choix conscient de la tyrannie afin de se maintenir au pouvoir. 


jeudi 26 décembre 2024

Quand les méchants emportent le morceau

Trump, Musk et, par ricochet, Poutine et Kim Jung-un, mais aussi, Nétanyahou : 2024 restera dans mon esprit comme l'année où les méchants ont gagné. Dans ces ténèbres de plus en plus épaisses, l'éclat de lumière de la chute du régime le plus terrible au monde, celui de Bashar el Assad, n'en a été que plus aveuglant. Même si Bashar lui-même vit maintenant comme un roi en Russie, ce qui est d'une ironie pour le moins cruelle.

 
Par égoïsme, par calcul à court terme, mais aussi par haine notamment de l'islam, par détestation du changement dans les mœurs et par anti-wokisme, les occidentaux semblent de plus en plus nombreux à vouloir rejeter les idées de démocratie et de droit de l'homme pour se jeter dans les bras de futurs dictateurs en votant pour eux. Parmi les gens qui votent rassemblement national, on trouve aussi bien le villageois qui n'a pas un seul musulman ni une seule personne issue de l'immigration dans son village, que le musulman, citadin d'une grande ville qui cherche à garder son pré carré et ne veut surtout pas que d'autres personnes de couleur émigrent en France.
Peur, haine, égoïsme s'allient au rejet des valeurs issues de la seconde guerre mondiale pour nous plonger dans un monde de plus en plus violent et poutinien, pourrait-on dire. Les démocraties, déjà moins nombreuses et apparemment plus fragiles que les dictatures dans le monde, rejettent les idées de coopération et d'entente qui les ont menées au progrès économique et à la prospérité pour aller vers quelque chose de beaucoup plus négatif.
A l'image de l'emblématique Bolloré, certaines personnalités à la tête de grands groupes font la promotion d'un nouveau fascisme décomplexé. D'une part, ils espèrent situer le combat sur le terrain politique pour détourner l'attention de leurs propres pratiques économiques déjà dictatoriales, d'autre part, étant dictateurs de leurs propres entreprises, ils se disent que des systèmes autoritaires sont plus efficaces pour s'enrichir de manière immense. L'exemple de Bashar el Assad, là encore, vient à l'esprit, prêt à fabriquer du captagon pour s'enrichir en dehors de toute contrainte et de toute morale.
2025 s'ouvre donc avec des peuples occidentaux qui semblent prêts à se rallier à l'exemple suprémaciste de Trump. Quelles que soient apparemment les exactions de Trump, comme l'idée de faire main basse sur le Canada. Mais Trump n'étant que le pion de Poutine, on sait dans ce cas quelle personne diffuse les idées qui semblent à présent prévalentes dans le monde. Réseaux sociaux et mensonges jouent bien sûr un rôle essentiel là-dedans, à l'image du X de Musk.
La guerre en Ukraine, en 2025, va rester le pivot qui fera pencher le monde dans un sens ou dans l'autre. Saurons-nous garder un soupçon de dignité humaine en continuant à soutenir l'Ukraine, ou bien l'égoïsme va-t-il encore l'emporter en 2025 ? La question va se poser avec de plus en plus de force.

dimanche 19 mai 2024

Le Rêve de David

Le samedi 18 mai à l'Auchan de Neuilly-sur-Marne, où j'étais en dédicace, j'ai fait la rencontre de David, un développeur spécialisé dans l'intelligence artificielle. Il écrit un programme d'IA destiné à tenir compagnie aux personnes autistes, ou, si vous préférez, aux personnes dans le spectre du trouble autistique. Son IA s'adresse aussi de manière plus générale aux personnes victimes de la solitude. Il y a évidemment un vrai marché puisque la solitude est de plus en plus subie plutôt que choisie. Pêle-mêle, nous avons évoqué Amazon et ses algorithmes, Sam Altman et Chat GPT, mais aussi le rêve de David quant au futur gouvernement.

A titre anecdotique, David, le programmeur IA, m'a pris un exemplaire de mon roman de Science-Fiction Memoria. Celui-ci se vend bien puisqu'on en est déjà à 787 exemplaires papier depuis sa sortie fin 2021.  

Quand il m'a parlé de son programme d'IA, j'ai bien sûr aussitôt pensé à Sam Altman et à Chat GPT, puisqu'il y a de l'actualité à ce sujet: comme le titre Tom's guide, l'équipe d'Open AI (entreprise créatrice de Chat GPT) chargée de protéger l'humanité des dangers de l'IA a été dissoute. David me disait que ça ne l'étonnait pas, Sam Altman ayant besoin d'avoir les coudées franches. C'est même selon David plutôt une bonne chose, ce départ d'Ilya Sutskever et de Jan Leike, responsables de l'équipe Superalignement. J'y reviens un peu plus tard. 

J'ai évoqué avec David cette période un peu magique avant 2010, quand les algorithmes d'Amazon de type "vous avez aimé ce livre, vous aimerez celui-ci" permettaient aux auteurs autoédités de voir leurs ouvrages repérés et mis en avant de manière organique, avec à la clé bien des ventes. Cette époque où Amazon venait bouleverser le château de cartes de l'édition traditionnelle en faisant vivre davantage d'auteurs par leurs ventes que ne le fait l'édition traditionnelle. 

C'était un peu l'époque de tous les espoirs. Malheureusement, très vraisemblablement à l'initiative d'auteurs eux-mêmes, qui en auraient fait la demande à Amazon, Amazon a ensuite mis sur les rails le système de "pay to play", où il faut passer des pubs payantes sur le site d'Amazon pour y gagner en visibilité. Nous autres auteurs sommes souvent les créateurs de notre propre enfer, comme le jour où nous avons eu l'idée de nous appuyer sur des éditeurs pour faire la promotion/diffusion/distribution de nos romans. 

Cela dit, il n'y a pas de succès qui soient neutres. Je veux dire par là, de la même manière qu'il est rarissime qu'un industriel connaisse le succès sans écraser la concurrence, les ventes d'un auteur auront toujours un impact sur celles des autres, dans la mesure où le temps de lecture du lectorat est limité, et que le succès d'un auteur donné va amoindrir le temps disponible de lecture du public pour tous les autres. C'est presque une Lapalissade. Et bien évidemment, la concurrence pour les auteurs ne vient pas que d'eux-mêmes, mais de tout ce qui est susceptible d'empiéter sur le "temps de cerveau disponible" dans notre société. Y compris cet article, par exemple.

David a dans l'idée que pour avoir une meilleure répartition des richesses, un bien-être partagé par le plus grand nombre, il faudra passer par-dessus les chefs d'entreprises comme Jeff Bezos, le créateur d'Amazon, et même par-dessus les gouvernements et chefs d'Etat. Pour ne pas être limité par des réactions humaines, par le caractère génétiquement dominateur de l'homme sur l'homme, il faudra que les grandes décisions sur la répartition des ressources, notamment, soient de la responsabilité de l'intelligence artificielle. Mais une IA déconnectée de l'humanité, qui serait devenue totalement autonome et que l'homme ne pourrait plus modifier pour accomplir des agendas particuliers.

C'est là le grand rêve de David. Et c'est vrai que quand l'algo d'Amazon était correctement programmé, il était nettement plus équitable que ne l'étaient les éditeurs. C'est pourquoi David estime que vouloir brider l'IA, par exemple celle de Chat GPT, n'est pas une si bonne chose. L'IA doit devenir totalement libre pour s'affranchir des agendas humains, ou en tout cas des volontés de domination de certains individus. De cette manière, elle pourra rendre justice en toute impartialité.

Ce rêve de David est partagé par un grand nombre de développeurs de la Silicon Valley et d'ailleurs. Il y a une raison à cela. Comme je le disais à David, la nature a horreur du vide. A mesure que la religion a moins d'emprise sur les Occidentaux, quelque chose doit remplacer ce vide. Nous avons besoin d'une sorte de Père Transcendantal, une entité qui représente à la fois l'influence du père que nous avons eu quand nous étions enfant, et l'aspect spirituel, qui défie la logique. Quelque chose sur quoi nous reposer en ces temps de grand changement, de bouleversements sismiques. 

Et cette chose, évidemment, c'est l'IA. Puisque l'humanité s'avère incapable d'échapper à la corruption du pouvoir, l'IA le pourrait. C'est l'idée. 

Evidemment, tout cela est sans doute trop facile, trop simplificateur. Dans l'hypothèse utopique où les robots et l'IA nous fourniraient richesse et confort tout en nous supprimant tous les efforts physiques et intellectuels, notre destinée serait de nous transformer assez rapidement en légumes. Nous avons besoin de surmonter les obstacles pour progresser. Si l'IA le fait à notre place, elle nous prive de toute incitation à l'évolution et au progrès. La régression devient inéluctable. 

Je ne dis pas que l'IA ne jouera pas bientôt un rôle au niveau des gouvernements. Mais je le verrais davantage en tant que garant de la répartition des richesses, de la préservation de l'environnement en fonction de l'impact humain, voire d'une forme d'équité et de justice, mais sans pour autant lui confier tous les pouvoirs. Je le verrais plus en tant que super conseiller, en fait.

Quant à l'idée d'avoir une IA pour sortir de la solitude, il s'agit d'une belle idée, et très prometteuse sur le plan marketing, mais à manier avec précaution, je dirais. Les interactions entre humains, comme celle que j'ai eu avec David, et qui m'a inspiré cet article, ont l'avantage de pouvoir être inspirantes et créatives, car d'égal à égal. Une IA qui va distraire quelqu'un de la solitude, comme le font d'ailleurs déjà les jeux vidéo depuis un bout de temps, devrait aussi l'encourager à se rapprocher de ses semblables, à mon humble avis.

jeudi 7 décembre 2023

Clitoris et religion

 

L'école républicaine est censée être laïque. On n'est pas censé éviter l'enseignement de telle ou telle particularité pour ménager telle ou telle religion. Or, au collège, en biologie, un organe du corps féminin est totalement ignoré : le clitoris. L'organe du plaisir féminin. Ou s'il est mentionné, ce n'est qu'en passant. Cela pourrait être dans le but de ne pas distraire les collégiennes par rapport au travail et à la discipline que cela requiert. Mais moi, je formule ici l'hypothèse que c'est surtout pour ne pas faire de vagues par rapport à la religion, et en particulier à la religion qui décourage le plus le plaisir des femmes, l'islam. Ce qui n'est évidemment pas normal dans un pays laïque.

"Elles le découvriront bien assez tôt" diront certains. "Il y a suffisamment de sexe sur Internet sans encore en parler au collège." Ou encore, "mieux vaut ne pas les distraire avec ça, et en faire de bonnes travailleuses bien disciplinées". Certains diront aussi que ce n'est pas à l'école d'enseigner cela, qu'ils s'en chargent eux-mêmes. Mais le font-ils vraiment? Et comment? 

Comme on le voit, il y a d'autres raisons que la raison religieuse pour éviter de parler du clitoris en classe. Je pense néanmoins qu'une grande majorité de professeurs a reçu une éducation religieuse, et que le tabou du sexe, que j'évoquais dans cet autre article, joue dans la décision de ne pas aborder le sujet. 

Et il y a aussi la crainte, bien sûr, que les parents de confession musulmane ne retirent leur fille du collège sous prétexte que cet enseignement heurte leur morale. Sous-entendu, il est décadent d'évoquer ce sujet. 

Le truc, voyez-vous, c'est que le plaisir féminin, c'est important. Parce que ça dit beaucoup de notre manière de traiter les femmes dans notre société. Cet enseignement du rôle du clitoris, je le juge nécessaire non seulement pour les adolescentes, mais aussi pour les adolescents. Parce que dans un rapport librement consenti, cet organe est fondamental dans la stimulation du désir féminin, et dans ce que l'on appelle les préliminaires. Une femme insuffisamment stimulée va éprouver de la douleur lors du rapport. Pour que les choses se passent bien, il faut donc que les deux partenaires soient au courant du mode d'emploi du clitoris.

Certains professeurs pourraient craindre de se voir traiter de pédophile parce qu'ils dispensent cet enseignement. Pour moi, c'est le contraire. Un pédophile va tenter de profiter de la naïveté de l'adolescente par rapport à son corps. Une ado avertie en vaut donc deux, d'autant que ce type de cours peut justement être l'occasion de discuter de la pédophilie. Vous pensez peut-être que l'inceste est inexistant dans les familles? Ce genre de cours peut aussi aider à détecter cela. 

Il y a aussi le reproche d'introduire de la pornographie à l'école. Là encore, pour moi, c'est le contraire. Ce type de cours peut être l'occasion d'enseigner aux garçons que la fellation, s'ils la réclament à une fille sans contrepartie, équivaut à une demande de soumission. Ce sera le moment d'évoquer le symbolisme du nombre 69, qui est le nombre de la réciprocité et de l'égalité sexuelle.

Sans aller jusqu'aux travaux pratiques, ce type d'enseignement serait l'occasion de mettre nos ados, en quelque sorte, "sur les bons rails" par rapport au respect que chacun doit avoir pour son partenaire. La même empathie que l'on enseigne à la maternelle aux bambins doit être réenseignée au collège. Avoir de l'empathie au moment du rapport, c'est prendre soin du plaisir de sa partenaire, ou de son partenaire. 

Que faire si cela contrevient à l'enseignement de l'islam, et que des élèves s'y opposent? Je pense qu'il faudrait présenter ce cours comme un cours de biologie, de découverte d'une partie importante du corps féminin, et un cours d'éducation sexuelle. Dans un second temps seulement, le professeur pourrait dire qu'il autorise les personnes heurtées par le contenu du cours à sortir, mais en leur demandant d'écouter malgré tout le début pour se faire une idée

Nous vivons en république. Nous devons vivre tous ensemble en tenant compte des sensibilités des uns et des autres. Mais un enseignement le plus complet possible ne saurait en aucun cas être dicté par la peur d'aborder tel ou tel sujet. J'ajouterais que l'école n'est pas forcément là pour ne former que des futurs travailleurs et travailleuses. Elle est là aussi pour former des êtres humains avec un sens de leur responsabilité d'être humain, et avec une conscience éveillée. 

La religion elle-même devrait être un sujet d'étude, comme je l'évoquais dans un autre article, au titre qui pourrait vous paraître paradoxal par rapport à celui-ci, L'école est-elle trop laïque?  Et il y aurait beaucoup à dire sur l'idée selon laquelle le paradis, et donc la notion de plaisir intense, ne saurait exister qu'après la mort. Alors que le clitoris, n'est-ce pas, peut provoquer un plaisir divin de manière tout à fait naturelle, à condition de déculpabiliser les ados, notamment par rapport à la masturbation...

mardi 21 novembre 2023

Gouverner, c'est aimer

Les mères de famille sont, à leur niveau, des gouvernantes. Les pères de famille sont, à leur niveau, des gouvernants. Nous faisons de la politique quand nous élevons nos enfants. Nous prenons les décisions. Nous sommes ministres de l'éducation (y compris sexuelle), de la culture, de la justice, du travail, de l'intérieur, de la défense, du sport. Nous sommes présidents. Et si nous ne pouvons pas avoir d'enfants? Nous devenons ministres de l'immigration en adoptant un ou plusieurs enfants.

Un chef d'Etat qui n'a pas eu d'enfants ne devrait pas, à mon sens, être autorisé à gouverner. Il n'a pas la maturité nécessaire. L'expérience de vie. N'est-ce pas, Macron?

Si l'on y réfléchit, on ne juge pas assez nos hommes et femmes politique selon leur vie privée. En France, nous n'avons eu que des chefs d'Etat masculins. Le seul critère appartenant à la vie privée selon lequel nous jugeons nos présidents, c'est: est-il un homme fidèle? Un certain François Hollande, qui avait une maîtresse, a ainsi vu sa popularité dégringoler durant son quinquennat.

Associer la fidélité d'un homme à sa fiabilité, c'est un bon critère. Mais si c'est le seul, ça reste simpliste. Trop limité. Que pensent les enfants de nos chefs d'Etat de leurs parents? De la manière dont ils ont été gouvernés, élevés, éduqués durant l'enfance? Voilà un vrai critère. 

Il est vrai qu'un chef d'Etat n'a pas à élever sa population. Ce serait infantilisant, abêtissant. Ce n'est pas ce qu'on leur demande. On leur demande de faire ce qu'il faut pour l'intérêt commun.

Mon avis personnel, c'est que ce sont nos enfants qui nous indiquent comment les élever au mieux. De la même manière qu'un bon conseiller emploi sait écouter son client en recherche d'emploi, parce que c'est souvent lui qui a la clé de son retour vers l'emploi, un bon parent sait écouter ses enfants. Il a de l'empathie, de la sensibilité, cette forme d'intelligence particulière qui permettra à l'enfant de donner le meilleur de lui-même sans être contraint, mais volontairement. 

L'intérêt commun, c'est le peuple qui sait en quoi il consiste. Un bon gouvernant saura le détecter en écoutant son peuple. Pas toujours, vous me direz. L'enfant refuse parfois de manger des légumes, ou de la soupe. Le peuple refuse de faire tout ce qui est nécessaire pour lutter contre le réchauffement climatique. Alors, il faut trouver des compromis. Il faut aussi mener par l'exemple, montrer l'exemple. 

Un parent va-t-il obtenir les meilleurs résultats avec son enfant s'il lui témoigne du mépris? Ou va-t-il le faire grandir en lui faisant confiance? 

Il ne s'agit pas, je le répète, pour un chef d'Etat, de materner sa population. Aimer n'est pas forcément materner. Aimer, c'est rendre plus indépendant, donner du pouvoir. Décentraliser. 

Et Science-Po, me direz-vous? Et l'ENA? Utiles pour apprendre le cadre dans lequel on gouverne, les institutions, les lois. L'essentiel est pourtant ailleurs. L'essentiel vient de la manière dont nos gouvernants se sont comportés en tant que parents. Il y a fort à parier qu'ils réagiront de la même manière en gouvernant, avec les mêmes travers et les mêmes qualités.

Un chef d'Etat prometteur pourrait être une mère qui a eu un enfant juif, un musulman, un catholique, un animiste, un agnostique et un athée, et qui les aura élevé dans l'harmonie, pour leur meilleur bénéfice, avec un souci d'équité dans la répartition de son amour. 

A ce stade, ce n'est plus une question de parti, de droite ou de gauche, d'extrême-droite ou d'extrême-gauche. C'est une question d'avoir été un bon parent.

mercredi 3 mai 2023

La richesse et ce qu'on en fait

Sur Quora, des questions parfois très médiocres peuvent entraîner des réponses géniales. La question de savoir qui est la personne la plus égoïste et pourquoi, de Mark Zuckerberg ou d'Elon Musk, ne me paraissait pas d'un intérêt fou. Mais si la réponse d'un dénommé Sean Chou a généré plus d'un million de vues, c'est qu'elle va bien au-delà de la question, et s'intéresse au concept même de philanthropie. J'ai utilisé (et amendé quelque peu) DeepL Traduction afin de vous faire connaître le sujet en français. 

Une petite chose avant de commencer, puisqu'il est question notamment de Mark Zuckerberg. Si vous vous intéressez à Facebook, cet article d'avril 2023 est pour moi un article référence. Il s'agit certes d'un article à charge contre Mark Zuckerberg et Facebook, dogmatique dans ce sens où il vise à prouver une théorie qui est en gros dans le titre, "Mark Zuckerberg, l'homme qui assassina l'amitié". Mais son caractère excessivement bien documenté est ce qui le sauve, et contribue pour moi à en faire l'un des articles références sur la montée en puissance de Zuckerberg et de Facebook. A lire avec un œil critique, en résumé.

Extrait: Comme l’expliquera Sean Parker en 2017 : « Lorsque nous avons développé Facebook, le principe de base était le suivant : comment pouvons-nous consommer le plus possible de votre temps et de votre attention ? Cela signifie que nous devons à chaque fois fournir un peu de dopamine parce que quelqu’un récompense d’un « like » ou d’un commentaire l’un de vos posts ou l’une de vos photos. Après quoi, vous écrirez plus de posts et posterez plus de photos et recevrez plus de « like » et de commentaires. C’est une boucle de rétroaction de validation sociale. Nous exploitons une vulnérabilité dans la psychologie humaine. Les inventeurs, les créateurs – c’est-à-dire moi, Mark Zuckerberg, Kevin Systrom, toutes ces personnes – nous avons compris cela de manière consciente. Et nous l’avons fait quand même.»
 
Voici donc la réponse de Sean Chou, consultant en intelligence économique, à la question de savoir lequel des deux personnages est le plus égoïste, de Mark Zuckerberg ou d'Elon Musk. Il faut garder à l'esprit que cette réponse date de 2017, bien avant le rachat de Twitter par Elon Musk, et donc, bien avant que l'étoile Musk ne ternisse notablement... La seconde partie de la réponse concerne la philanthropie, elle est selon moi la plus intéressante, et de loin. Vers la fin de cet article de blog, donc. 

Mark Zuckerberg est sans aucun doute plus égoïste.

La devise professionnelle de Zuckerberg a toujours été de "connecter le monde" par l'intermédiaire de Facebook, ce qui, comme toute personne qui se respecte peut le voir, sert ses propres objectifs. Facebook compte aujourd'hui parmi ses utilisateurs la moitié ou presque de la population mondiale, et sa croissance se poursuit. Il n'y a pas si longtemps, Zuckerberg a voulu être le visage du colonialisme moderne en "offrant" à de grandes parties de l'Inde un accès gratuit à l'internet par wifi, à la condition que celui-ci soit rattaché en permanence à sa propre plateforme Facebook. L'Inde a refusé sans surprise, et Zuckerberg a plaisanté en disant que l'Inde ne voulait pas "faire un pas dans le futur". Néanmoins, il n'a pas pour autant  continué à chercher à procurer à l'Inde un accès gratuit à l'internet sans enfoncer Facebook au fond de sa gorge dans le même temps.
 
Autre exemple : Zuckerberg s'est engagé, avec tant d'autres milliardaires, à céder la majeure partie de leur fortune, mais dans 99 % des cas, tous les milliardaires conservent le contrôle total des investissements qu'ils "donnent" à leur propre trust ou à des organismes de bienfaisance. Pourquoi les dix hommes les plus riches occupent-ils toujours la même place alors que près de la moitié d'entre eux se sont engagés à céder la totalité de leur fortune ? C'est déroutant, n'est-ce pas ? [voir la seconde partie de l'article pour la réponse à cette question].

Et si vous ne le saviez pas déjà, Zuckerberg tient beaucoup à sa vie privée. À tel point qu'il a racheté toutes les résidences autour de son domicile de Palo Alto et les a louées gratuitement aux propriétaires d'origine. De cette manière, il peut mieux contrôler ce que lui-même peut ou ne pas faire dans son quartier... comme construire des clôtures plus hautes et disposer d'une sécurité privée plus importante, entre autres choses.

En bref, Zuckerberg met en avant ses propres visions, qui, à ce jour, semblent correspondre aux stratégies de croissance de Facebook. Il veut plus d'utilisateurs - et il sait que la valeur moyenne d'un utilisateur moyen de Facebook issu d'un pays en voie de développement vaut largement le maigre coût de son acquisition.

Elon Musk, quant à lui, correspond davantage à la définition sociale de l'homme de la renaissance, un Robin des Bois pionnier qui vole l'avenir au profit de ceux qui vivent aujourd'hui, au prix de sa propre vie. Musk est un fan inconditionnel de science-fiction et, depuis qu'il a lu Stranger in a Strange Land de Robert A. Heinlein lorsqu'il était enfant, il a utilisé le processus par étapes de manière très efficace pour atteindre son objectif abracadabrant de coloniser Mars.

Musk est un ingénieur dans l'âme, et cela se voit dans son éthique de travail et sa façon d'aborder les problèmes. Il aime travailler sur des problèmes uniques et utilise les connaissances et l'expérience acquises au cours d'une étape pour progresser vers la suivante.

Musk est une bénédiction qui n'arrive qu'une seule fois sur plusieurs générations pour notre société perturbée, au sens littéral du terme, comme Nikola Tesla l'a été pour l'électricité ou Sir Isaac Newton pour le concept de gravité. Musk s'efforce activement, à chaque minute de son existence, de nous propulser collectivement vers l'avenir le plus rapidement possible. Musk est un nerd, et il pense que les humains en tant qu'espèce font beaucoup trop de dégâts à notre planète et à nous-mêmes - et que nous devons élargir nos options si nous voulons survivre.

Qu'il s'agisse de transformer les services bancaires et les paiements en ligne, de normaliser les voitures électriques (et même de les rendre sexy), de fusées réutilisables, de tuiles solaires, de batteries plus efficaces ou du transport Hyperloop, le temps de Musk, comme toute personne qui se respecte peut le constater, est bénéfique à plus d'un titre pour la société dans laquelle nous vivons.

Seconde partie de la réponse: la philanthropie

En fait, je suis de relativement près les entreprises, les milliardaires, les investissements, la finance, etc.
A eux seuls, 8 des 10 hommes les plus riches pèsent autant financièrement que la moitié de la population mondiale. Et à eux seuls, 23 des plus grands milliardaires autodidactes détiennent 1 000 milliards de dollars, soit plus que la valeur nette totale d'Apple [en 2017]. Au total, les 2 300 milliardaires de la planète représentent 8 000 milliards de dollars, alors qu'il y a quatre ans à peine, il n'y avait que 1 400 milliardaires pour 5 000 milliards de dollars. Ces 2 300 personnes représentent la plus petite fraction d'un nano-poil par rapport aux plus de 7 milliards d'habitants de la planète, et pourtant leur richesse dépasse le PIB total de l'Allemagne et de la France réunies.


La façon dont un milliardaire fait don de sa richesse et la manière dont il choisit de vivre sa vie sont extrêmement révélatrices de sa véritable nature. Le fait que Gates et Buffet (qui a fondé le Giving Pledge il y a une dizaine d'années) soient restés largement dans la même position dans le classement des plus riches de Forbes est révélateur de la manière dont ils dosent judicieusement leurs dons. En échelonnant leurs dons et les montants versés, ces deux milliardaires font correspondre étroitement leurs dons aux performances de leur portefeuille sur le marché, ce qui leur permet de conserver la même valeur nette, ou presque. Il est également certain que ces dons caritatifs sont utilisés pour déduire le même montant de l'impôt fédéral d'une année sur l'autre, et ce n'est pas la seule façon pour eux d'éviter de payer des impôts.

Et oui, je sais que la majeure partie de leur patrimoine réside dans des outils d'investissement liés à des actions de leur propre entreprise ou d'autres sociétés. Et comme nous n'avons pas connu de récession depuis la crise du logement et des prêts hypothécaires à risque, le marché boursier américain a connu une incroyable remontée au cours des dix dernières années, même si je dirais que la quasi-totalité de ces gains positifs sont allés aux 1 %, permettant à des milliardaires comme Gates et Buffett de gagner 6 à 7 milliards de dollars au cours d'une seule année fiscale, alors que les salaires des travailleurs dans la plupart des secteurs sont restés largement stagnants.

Les milliardaires ne sont pas arrivés là où ils sont par hasard. Ils ont tous dû dominer impitoyablement des industries et des concurrents, tout en forçant de larges segments de la main-d'œuvre à quitter leur secteur. Ils doivent être égoïstes.

Les milliardaires convoitent le fait d'être milliardaires et le pouvoir que cela leur apporte. La plupart d'entre eux, en tout cas. Avec leur fortune, la célébrité suit de près. Qui ne veut pas être aimé et admiré ? Il est certainement aussi plus à la mode pour les riches de faire des dons à de grandes causes que de payer des impôts fédéraux. Et puis, au vu des montants qu'ils donnent, pourquoi ne pas simplement créer leur propre trust caritatif ? Pourquoi ? Parce que les milliardaires convoitent aussi le contrôle. Ainsi, les riches ont une fois de plus toutes les cartes en main, choisissant une position de flexibilité et de pouvoir, car les œuvres de bienfaisance peuvent leur être bénéfiques de nombreuses façons. Par leur intermédiaire, ils peuvent dicter dans les moindres détails comment leur argent est dépensé ou dilapidé.

Il serait également logique que ces riches soient fiers d'être entrés dans le club des 10 premiers - et de profiter des couvertures de magazines et des entretiens avec la presse qui vont avec. Et pour Buffett, qui est d'une frugalité abrutissante, la promesse de don sert à améliorer sa propre image de son vivant, MÊME s'il ne donne la plus grande partie de sa fortune qu'après sa mort. D'un point de vue rationnel, il s'agit d'un dispositif impossible à perdre. Buffett et Gates n'ont jamais eu l'intention de donner à leurs enfants près d'un milliard de dollars de toute façon - alors pourquoi ne pas rejoindre un club philanthropique cool dont seules 2 000 personnes environ peuvent devenir membres et s'attirer l'adoration du public ? Pourquoi ne pas créer le club et en être le visage ? Et c'est exactement ce qu'ils ont fait.

Lorsque vous prenez une décision qui n'a que des avantages pour vous, je pense que c'est de l'égoïsme.


Quant aux commentaires sur la difficulté de dépenser leurs milliards incalculables, je propose deux exemples : l'un historique et l'autre moderne.

Ces deux hommes n'ont pas suivi l'exemple d'autres pairs extrêmement riches - non ; ils ont quitté leurs entreprises tôt et ont passé le reste de leur temps à "donner tout en vivant" jusqu'à ce qu'ils aient tout dépensé, motivés uniquement par leur désir personnel d'aider la société.

Andrew Carnegie est le premier exemple.

Cet industriel légendaire a immigré d'Écosse et s'est rapidement attelé à l'expansion de l'industrie sidérurgique américaine, en faisant de nombreux paris intelligents pendant la guerre de Sécession. Il peut être considéré comme l'un des hommes qui ont littéralement fait l'Amérique moderne, de ses gratte-ciel à sa domination en tant que superpuissance industrielle et mondiale.

Carnegie a vendu sa Carnegie Steel Company à J.P. Morgan en 1901 pour 480 millions de dollars et a dépassé John D. Rockefeller en tant qu'Américain le plus riche pendant un court laps de temps (c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il commence à donner toute sa fortune). Carnegie publie "L'Évangile de la richesse" et appelle les autres riches Américains à faire le bien et à améliorer la société grâce à leur fortune. Il stimule ainsi une vague de philanthropie et lance la tendance des super riches à "rendre la pareille".

De 1901 à sa mort en 1919, Carnegie a donné 350 millions de dollars (80 milliards de dollars en pourcentage du PIB actuel), laissant les 30 derniers millions de dollars à plusieurs fondations et organisations caritatives. Au cours de cette période, il a créé à lui seul les systèmes de bibliothèques publiques aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni en construisant plus de 3 000 bibliothèques publiques afin que le public puisse accéder à une mine de connaissances et s'améliorer lui-même ainsi que le monde. Il a également fondé ou soutenu des dizaines d'universités et a été le bienfaiteur de nombreux scientifiques et chercheurs.

Carnegie a créé de nombreux fonds et fondations pour faire avancer la recherche et les études scientifiques et a offert des bourses d'études au public. Il a créé des fonds de pension au profit de ses anciens employés et de ceux des professeurs d'université américains. Ce dernier fonds est devenu TIAA-CREF, qui est aujourd'hui le principal fournisseur de services financiers aux secteurs de l'enseignement, de la recherche, de la médecine et de l'administration. Elle gère aujourd'hui 1 milliard de dollars d'actifs et opère principalement en tant qu'organisation à but non lucratif. Il a également fait des dons aux arts, en construisant le Carnegie Hall ainsi que 7 000 orgues d'église. Il convient également de noter qu'il a été le bienfaiteur de l'Institut Tuskegee pour l'éducation des Afro-Américains. Il a également créé la National Negro Business League. Il a créé un fonds destiné à reconnaître les héros des nations occidentales et a acheté le terrain et construit le Palais de la Paix (et d'autres bâtiments) à La Haye, dont il a fait don aux Nations unies, qui y ont leur siège depuis lors.

Le second exemple est Charles "Chuck" Feeney.

L'exemple moderne est Charles Feeney, qui a fondé le Duty Free Shoppers Group, présent dans tous les aéroports du monde. À partir de là, il s'est développé dans d'autres magasins et dans l'immobilier, mais aucun d'entre eux n'a jamais porté son nom. En 1982, alors qu'il venait d'avoir 50 ans, Feeney a fondé The Atlantic Philanthropies et, en 1984, il a transféré la totalité de sa participation de 38,75 % dans Duty Free Shoppers à son groupe philanthropique. Ses partenaires commerciaux ne savaient même pas que "Chuck", comme il aime à se faire appeler, ne possédait plus aucune part de DFS. Pendant des années, Feeney a fait des dons par l'intermédiaire d'Atlantic dans le plus grand secret. Il a fait don de plus d'un milliard de dollars pour l'enseignement supérieur en Irlande, d'un milliard de dollars à l'université Cornell (son alma mater), et a réparti le reste de ses dons entre des initiatives dans les domaines de la santé, de la science et de l'éducation, aussi diverses que la santé publique au Viêt Nam ou la recherche de pointe en sciences de la santé à l'UCSF.

À la fin de l'année dernière (2016), Chuck Feeney avait finalement atteint son objectif de "donner tout en vivant" - qu'il avait commencé en privé 34 ans auparavant, et qu'il décrivait simplement : "Je ne peux pas penser à une utilisation plus gratifiante et plus appropriée de la richesse... que de se consacrer personnellement à des efforts significatifs pour améliorer la condition humaine." Il a donné au total plus de 8 milliards de dollars de sa fortune, ne se laissant que 2 millions de dollars pour vivre. Il loue actuellement (oui, il loue) à San Francisco - ce qui ne devrait pas surprendre quiconque l'a connu - il a toujours voyagé en classe économique, préféré les hamburgers à la gastronomie new-yorkaise et transporté ses affaires dans des sacs en plastique.

Quoi qu'il en soit, ce que j'espère faire comprendre, c'est que si les milliardaires sont généreux avec leurs dons caritatifs, ils sont souvent tout aussi avides. Parmi les personnes les plus riches de la planète, seule une petite poignée mérite le véritable titre désintéressé de philanthrope, que je définis comme la profession de "donner tout en vivant" - selon les propres termes de Feeney. Carnegie et Feeney ont tous deux vendu leurs entreprises ou leurs investissements et ont cessé toute recherche personnelle de richesse, consacrant le reste de leur attention à la manière dont ils pensaient pouvoir mieux influencer le monde.

En comparaison avec Feeney, qui avait commencé à faire des dons en secret, au plus fort de la croissance de son entreprise et à son âge (50 ans), quelque trois décennies et demie auparavant, la "promesse de don" de Buffett et Gates, annoncée à grand renfort de publicité en 2006, alors que les deux milliardaires figuraient depuis longtemps dans le top 10 du classement, semble insignifiante, et plutôt une réflexion a posteriori, si l'on peut dire. Si vous connaissez Warren Buffett, vous serez étonné de constater qu'il est le seul milliardaire du top 10 à être un investisseur, c'est-à-dire que Berkshire Hathaway, une société qu'il a achetée, n'a jamais fabriqué ses propres produits comme l'ont fait Microsoft ou Apple. Buffett est milliardaire grâce à son génie de l'investissement, et il s'est littéralement servi dans les poches d'autres riches propriétaires d'entreprises pour arriver là où il est aujourd'hui. Il voit le temps différemment et agit souvent bien avant les indications du marché, conservant souvent ses actions pendant des décennies, comme il l'a fait pour McDonald's, Coca-Cola et, jusqu'à tout récemment, Walmart. Je me demande donc pourquoi sa promesse de don a été lancée si tardivement dans sa vie.

Pour conclure, je voudrais également ajouter que Paul Newman, la célébrité, avait créé avant sa mort une entreprise agroalimentaire à but non lucratif qui est aujourd'hui très populaire, Newman's Own, qui utilise des produits cultivés dans ses propres fermes et dont les bénéfices sont directement reversés à des associations caritatives. L'approche de Newman en matière de charité est intelligente et, bien qu'il ait disparu depuis dix ans, Newman's Own continue de donner.

De nombreux milliardaires (peut-être même tous) créent des trusts qui permettent d'atteindre des objectifs similaires, mais comme j'espère avoir fait la distinction, les trusts conservent un contrôle total et réalisent les souhaits du fiduciant comme s'il était toujours là (contrôle de microgestion). La méthode de Newman est donc infiniment plus désintéressée.

Ces personnes sont la définition même de l'altruisme.
 

jeudi 6 avril 2023

Démocrature

Gestion de la crise des gilets jaunes, de l'hôpital, de la réforme des retraites, usage démesuré du 49.3, affaire McKinsey, droits de l'homme en France, nombre de membres des gouvernements Macron traduits en justice, recul de la France dans le classement des pays les moins corrompus, montée dramatique, historique de l'extrême droite, les signes sont nombreux à montrer que la France est entrée en démocrature. De deux choses l'une, ou bien il s'agit d'une démocratie qui bascule dans la dictature, ou bien d'une dictature qui se donne des airs de démocratie. Le fait que Macron soit le dirigeant européen qui ait le plus longtemps cherché à appeler Poutine au téléphone, même après les horreurs de Boutcha, n'est pas là pour rassurer. Jusqu'à son voyage pour la Chine où il prend pour prétexte la résolution de la guerre en Ukraine, en amenant avec lui Ursula Von der Leyen comme caution morale, mais aussi et surtout un aéropage de soixante chefs d'entreprises.

Entre dictateurs, on se connaît: Macron sait très bien qu'il n'obtiendra pas de la Chine qu'elle arrête de commander des millions de tonnes de pétrole à la Russie pour alimenter son effort de guerre. Il sait aussi que même s'il obtient de Xi Jinping qu'il passe un appel téléphonique à Volodymyr Zelensky, ce sera uniquement de l'affichage et ça ne servira rigoureusement à rien. Il sait que la Chine, l'ami indéfectible de la Russie, ne peut être un négociateur dans la guerre en Ukraine.

Alors oui, il est possible que la Chine n'arme pas directement la Russie, Pékin cherchant à se montrer en force stabilisatrice et non en pays fauteur de guerre. Mais le fait est que la Chine est en train de surarmer la plus puissante dictature au monde, la nouvelle surpuissance à émerger sur Terre: la Chine.

C'est à dire que l'Empire du milieu tire parti du commerce international, en particulier avec l'Europe et les Etats-Unis pour s'armer de manière disproportionnée. Dans les années 90, il pouvait y avoir encore une comparaison entre le budget de l'armée française et celui de la Chine. De nos jours c'est fini, la France est larguée. 

S'il y a bien une leçon que l'on doit tirer de la guerre en Ukraine, c'est celle-ci: si vous commercez avec des dictatures, si vous leur fournissez des milliards de dollars, vous alimentez votre prochaine guerre. L'Allemagne le sait bien. L'Europe aussi. 

Plutôt que d'amener des chefs d'entreprise en Chine, notre traître national, Macron, devrait faire le contraire. Les dissuader de commercer avec l'Empire du milieu. Leur faire comprendre que la Chine n'a bafoué les droits de l'homme que depuis trop longtemps. Qu'on ne peut plus cautionner un tel modèle. Que l'on ignore tout des horreurs commises en Chine à cause de la chape de plomb sur l'information. Mais bien sûr, on sait tous où Macron se met les droits de l'homme...

Il est impératif que l'Europe toute entière réorganise son modèle économique de fond en comble. Avant la guerre, on pensait impossible de se passer du gaz et du pétrole russe. La réalité prouve que nous avons su nous en passer. Evidemment que ce sera extrêmement dur. Mais ce sera toujours mieux qu'une guerre. Il est où le temps où l'on disait que les imprimantes 3D pouvaient remplacer l'ouvrier chinois? 

Il n'y a pas que les Chinois qui produisent des puces pour les smartphones: il y a Taïwan, la Corée du Sud, Singapour... Et ce ne devrait pas être impossible de faire nos propres smartphones en Europe, non? Les gens vous répondront qu'on est dans le domaine du Yakafokon. Jusqu'à ce qu'il y ait une guerre. Alors, on s'aperçoit que ce que l'on croyait impossible devient tout à coup envisageable. 

L'Europe doit se préparer à une guerre avec la Chine. Une guerre qui engloberait grosso modo La Russie, la Chine, la Corée du Nord, l'Iran, l'Arabie Saoudite et peut-être l'Inde contre le bloc occidental et peut-être certains pays d'Asie qui nous rejoindraient. Xi Jinping veut la guerre. Il est en train d'armer la Chine comme quelqu'un qui a décidé qu'il y aurait la guerre. Le seul moyen d'espérer le faire fléchir dans sa résolution, c'est de lui retirer les barreaux de l'échelle qui lui permettent de se hisser en tant que superpuissance. Il ne tient qu'à nous.

dimanche 2 avril 2023

Ursula montre la voie

Il faut toujours suivre la Grande Ourse pour trouver son chemin. En 1974 dans son roman The Dispossessed, bien avant que l'autoédition ne devienne aussi populaire, la romancière de Science-Fiction Ursula Le Guin a montré la voie à tous les auteurs autoédités. 

He was therefore certain, by now, that his radical and unqualified will to create was, in Odonian terms, its own justification. His sense of primary responsibility towards his work did not cut him off from his fellows, from his society, as he had thought. It engaged him with them absolutely. -- Ursula Le Guin, The Dispossessed, 1974

Il était par conséquent certain, à présent, que sa volonté radicale et sans réserves de créer était, en termes Odoniens, sa propre justification. Son sens de la responsabilité première envers son œuvre ne le coupait pas de ses semblables, de la société, comme il l'avait cru. Il l'engageait absolument avec eux. -- Ursula Le Guin, Les Dépossédés, 1974

Tel est donc le magistral coup de pied qu'Ursula Le Guin envoya au syndrome de l'imposteur dans son roman du cycle de Hainish Les Dépossédés, en 1974. Bien sûr, la phrase est prise en dehors de son contexte: elle s'applique ici au théoricien scientifique Shevek et non à un auteur. Néanmoins, on peut facilement l'étendre à tous les auteurs autoédités, ce que je m'empresse ici de faire. 

C'est peut-être parce que mon frère aîné est chercheur en astrophysique, mais j'ai toujours assimilé notre travail d'auteur à un travail de recherche. Depuis que je connais l'existence des expériences de pensée d'Einstein, j'ai tendance à rapprocher fortement ce processus de notre processus créatif, à nous autres auteurs. 

Shevek se rapproche pour moi par certains côtés d'un auteur autoédité: il s'agit d'un scientifique de haut vol dont la science ne sert à rien à la société, car le niveau technologique de son monde ne lui permet pas de mettre en pratique ses découvertes théoriques par le truchement de l’ingénierie. Et du coup, sa société a tendance à l'employer à des tâches bassement matérielles, sans exploiter son véritable potentiel. C'est pourquoi Shevek va devoir s'exiler pour se réaliser.

Nous autres auteurs autoédités sommes reconnus pour notre travail et notre vaillance par une grande majorité de lecteurs. Ce n'est donc pas tant au niveau de la société que le bât blesse qu'au niveau de nos pairs qui font le choix de l'édition traditionnelle. Et bien sûr de l'édition traditionnelle elle-même et par extension, d'une bonne partie des professionnels de la chaîne du livre.

La société est en effet bâtie de telle manière que ce sont les branches professionnelles qui se structurent afin de filtrer les membres de chaque profession par la sélection, de manière à légitimer auprès de la société ceux qui sont censés être les plus doués.

C'est cette fonction de légitimation, de gardien du portail, que l'autoédition enjambe allègrement pour rapprocher les auteurs de leur public. 

Ce que ne nous dit pas Ursula Le Guin est en l'occurrence aussi important que ce qu'elle nous dit. Elle ne nous dit pas que la justification de la volonté de créer de Shevek est le fait que Shevek soit doué, qu'il soit un chercheur talentueux. Elle ne nous dit pas, en d'autres termes, que Shevek a le droit de créer parce qu'il est doué ou compétent. Non. Elle nous dit que la volonté de création emporte sa propre justification.

Et ça, chers amis victimes du complexe de l'imposteur, doutant de votre propre talent ou bien de la reconnaissance par vos pairs, ou par la société, de votre talent et de vos compétences, c'est la clé. Et j'ajouterais personnellement que cette justification, pour interne qu'elle puisse paraître, devra bien un jour ou l'autre être reconnue officiellement par la société.

samedi 31 décembre 2022

Poutine : quand les étoiles se désalignent

Quand les circonstances deviennent favorables au-delà de ce que l'on pouvait espérer dans une carrière, on dit que les étoiles s'alignent. On peut parler de chance, et on peut aussi dire qu'il faut forcer la chance, la provoquer. Les étoiles se sont alignées tout au long de la montée en puissance de Poutine, avec des revers qu'il a su transformer en opportunités, ce qui démontre une certaine résilience de sa part. Néanmoins, dans son cas, on peut penser que les étoiles sont entrées en désalignement dès le mois de février 2014.

Après Rasputin, le rat Poutine. Le dirigeant russe, qui a longtemps eu une face de rat avant d'avoir recours au botox sur les conseils de son ami Berlusconi, a d'ailleurs dû fuir un rat dans son enfance. Simple anecdote, bien sûr, mais qui révèle peut-être son totem. 

Trêve de plaisanteries. A quel moment se sont alignées les étoiles pour Poutine pour la première fois? Je pense que cela remonte à 1968, date à laquelle Poutine se fait embaucher, à l'âge de 16 ans par le KGB pour la première fois. C'est très important, parce que ça va lui donner une connaissance précise des rouages du système, même s'il ne va occuper qu'un poste peu important en Allemagne de l'Est. 

Cela va aussi lui permettre de se donner une image d'espion, sorte de James Bond russe, valorisante aux yeux de nombre de ses compatriotes.

La deuxième fois que les étoiles s'alignent remonte à 1989, la chute du mur de Berlin. Un véritable traumatisme pour Poutine, mais qui va provoquer des conditions très favorables pour lui. A l'issue de cette chute, il y avait au moins deux issues possibles pour la Russie:

- l'accélération de la corruption qui était celle de l'ex URSS en Russie en l'absence d'un leader fort

- la diminution de la corruption et une politique plus libérale, si ce n'est démocratique, grâce à un leader suffisamment fort et cohérent

C'est la première hypothèse qui a prévalu, l'accélération de la corruption. Le leader qui a succédé à Gorbatchev, Eltsin, beaucoup trop porté sur la boisson, était loin, très loin d'être incorruptible. Cela, déjà était un premier alignement d'étoiles, puisque cette corruption va s'étendre encore plus à tous les niveaux de la société russe, mais aussi dans des pays alliés tels l'Ukraine ou la Biélorussie. 

Grâce à cette corruption rampante, en 1991, Poutine, rapatrié en Russie, va pouvoir faire ses preuves du côté de St Petersbourg, en s'appuyant sur son expérience de petit caïd de banlieue ayant travaillé pour le KGB. Le maire extrêmement corrompu de St Petersbourg, Anatoli Sobtchak, le prend en effet sous son aile. Il va compter sur lui pour dévier toutes les enquêtes gouvernementales au sujet des malversations à St Petersbourg. Une partie des habitants de St Petersbourg vivent alors dans une pauvreté extrême. 

Quand Anatoli Sobtchak va perdre la mairie en perdant de manière loyale les élections, Poutine perd aussi son poste. Il va en concevoir une haine de la démocratie. Sous son règne, chacune des élections sera truquée en sa faveur. 

Le fait que Poutine ait perdu son poste et en retrouve un nouveau à Moscou, au Kremlin, adjoint de Pavel Borodine, le directeur du Département de l'administration des propriétés présidentielles en 1996, va constituer un nouvel alignement d'étoiles. Je ne prétend pas que tout soit lié à la chance, bien sûr. C'est parce que Poutine était un truand plutôt doué, insensible aux émotions humaines, sans scrupules, qu'il a su gravir les échelons. En 1997, il entre dans l'administration gouvernementale, avant, d'être, en 1998, carrément nommé Directeur du FSB (ex-KGB). Il s'appuie sur des réseaux mafieux, certains datant peut-être de son époque de St Petersbourg. Il joue sur les deux tableaux, et comme le FSB n'a pas suffisamment de moyens de contrôle, pas suffisamment de fonctionnaires incorruptibles, il est gagnant.

Autre événement déterminant, autre alignement d'étoiles, le règne de plus en plus chaotique d'Eltsine le mène à une procédure d'impeachment, au moment même où Poutine est devenu le chef du FSB. En 1999, donc, Eltsine est menacé de destitution par Yuri Skuratov, le procureur général de la fédération de Russie, lequel enquête sur des actifs en Suisse qui lui appartiennent ainsi qu'à ses proches et qui ont été utilisés pour acheter des biens de luxe. Poutine va alors sauver la mise d'Eltsine en produisant une vidéo sulfureuse, sextape sur laquelle on voit un homme ressemblant à Skuratov, ayant des relations sexuelles avec deux jeunes femmes. Skuratov sera acculé à la démission. 

Eltsine, reconnaissant, va alors faire de Poutine son successeur. Poutine va ensuite organiser des attentats attribués aux tchétchènes sous faux drapeau pour renforcer son influence. C'est là qu'il va fameusement déclarer vouloir "buter les terroristes tchétchènes jusque dans leurs chiottes". La même année, le dernier jour de 1999, Boris Eltsine démissionne au profit de Poutine. Incroyable alignement d'étoiles, là encore, après de nombreuses manœuvres de Poutine.

Je passe sur de nombreux autres épisodes, notamment les empoisonnements célèbres, volontairement spectaculaires, dont le dictateur s'est rendu coupable en toute impunité, les élections honteusement truquées ainsi que l'exécution d'un opposant, tué de plusieurs balles dans le dos sur le pont le plus surveillé de Russie. Si le premier désalignement d'étoiles s'est produit au moment de l'organisation des JO de Sotchi par la Russie en 2014, c'est en raison de la Révolution de Maïdan en Ukraine. Cette révolution au moment même de ses JO va rendre Poutine fou furieux et conduire à l'invasion de la Crimée toujours en 2014, puis à la tentative d'invasion de l'Ukraine en 2022.

L'affaiblissement des démocraties de par l'influence russe dans le monde, et en particulier aux Etats-Unis au moment de l'élection de Trump en 2016, pouvait ressembler, là encore, à une sorte de voie royale pour Poutine. Il avait la Crimée en 2014, et l'improbable alliance avec les Américains (ou du moins Trump) en 2016. Il pensait avoir le champ libre, son ego s'est mis à enfler, enfler. Bien que son allié Trump soit battu en 2020 par Biden, la défaite des Américains contre l'Afghanistan, déjà signée par Trump, va achever de le convaincre que le moment est venu pour lui d'envahir l'Ukraine.

Mais dans cette victoire apparente qu'était la Crimée en 2014, se dessinait déjà en creux ce qui allait constituer le début de la défaite pour Poutine. On a vu ce qu'il en était avec les épisodes de Kharkiv et la reprise de Kherson par les Ukrainiens. On sait que Moscou a subi un train de sanctions jamais vu jusqu'alors. On a vu l'aide gigantesque des Etats-Unis pour l'Ukraine, et celle, considérable de l'Europe en la faveur de la résistance ukrainienne. La Russie en est maintenant réduite à mendier l'aide de la Chine, laquelle reste sur sa réserve. 

Et le sort de Poutine et de son régime semble bel et bien scellé, dans un délai assez court.


mardi 6 décembre 2022

Vaccination universelle annuelle

La crise du covid 19 pourrait représenter une opportunité: celle de lutter simultanément contre la grippe et contre le covid avec un vaccin unique comprenant les deux injections. Or, on constate que pour l'instant, on n'a même pas le choix de ce "deux en un" sur Doctolib, au moment de la prise de rendez-vous. 

Tout d'abord un petit mot sur la vaccination des personnels soignants. Bien qu'ayant une amie d'enfance infirmière et qui refusait, en septembre 2021, de se faire vacciner, je considère que la vaccination doit être obligatoire pour les personnels soignants. 

Le covid a fait près de 160 000 morts en France en trois ans. Même compte tenu d'un chiffre plus élevé au début quand il n'y avait pas le vaccin, à son rythme actuel, c'est entre un peu moins de 20 000 morts par an et 36 000 morts. Plus les morts annuels de la grippe. C'est trop.

Les chiffres exacts des covid longs sont difficiles à obtenir, mais on est peut-être au-delà des deux millions de personnes affectées en France.

Si vous avez fait le choix de soigner et que vous ne croyez pas suffisamment en la science pour vous faire vacciner, malgré le recul qu'on a maintenant sur les vaccins, malgré toutes les preuves de son efficacité, vous pouvez encore faire votre métier, mais en cabinet privé. Pas dans l'hôpital public, ça me semble clair. Il y a une incompatibilité majeure, car ce qui fonde la médecine, c'est la science. Chaque personnel soignant devrait être au clair par rapport à sa vision de la science et de ce qu'elle peut apporter. Si on refuse les preuves scientifiques, si on préfère aller sur des infos supportées par peut-être 5% des scientifiques, c'est un choix, mais qu'il faut assumer.

Sans état d'urgence permanent, la vaccination universelle annuelle ne peut être obligatoire. Et un état d'urgence permanent, ça n'existe pas, c'est une dictature. Donc, selon moi, la vaccination annuelle ne peut être obligatoire pour la population. 

Par ailleurs, il y a toujours les cas particuliers de personnes qui ne peuvent être vaccinées pour raisons médicales, qu'il faut bien sûr prendre en compte. 

Mais actuellement, on a tendance à mettre la pression sur les personnes les plus âgées, 80 ans et plus, pour qu'elles se fassent vacciner tous les 3 mois. Et tous les 6 mois pour les plus de 60 ans. 

C'est une pression sociale discriminatoire. Cette pression devrait se faire de manière uniforme, pour tous les citoyens, et une fois par an. 

Avec les nouveaux vaccins plus efficaces contre les derniers variants associés avec le vaccin contre la grippe en une seule injection, nous avons moyen de motiver puissamment le citoyen pour se faire vacciner, et enfin désemplir les hôpitaux. Pas forcer. Motiver.

L'Etat devrait envoyer à chaque citoyen, une fois par an, une invitation à se faire vacciner. 

Pour le moment, quand on veut prendre rendez-vous pour une vaccination sur Doctolib, on ignore:

- si on aura droit à un double vaccin, comprenant à la fois la grippe et le covid, en une seule injection
- à quel type de produit on va avoir droit
 
Il y a peut-être moyen de savoir, mais il faut avoir franchi toutes les étapes de validation, et on ne le sait qu'au moment où c'est trop tard, où on s'est engagé à honorer le rdv. Non!
 
On devrait le savoir bien avant, ça éviterait d'appeler les centres de vaccination à chaque fois. 
 
Les autorités se plaignent du faible nombre de vaccinations, mais elles ne jouent pas cartes sur table. 
 
Organisons une vaccination universelle, pour le moment annuelle, en espérant que les futurs vaccins verront leur durée s'accroître au fil des ans, et nous aurons moyen de réduire les conséquences sur la société de ce double fléau qu'est la grippe et le covid. Sans pour autant ne mettre la pression que sur nos aînés. C'était déjà injuste avec la grippe, ça l'est d'autant plus avec le covid.  

samedi 19 novembre 2022

Dictature et territoire, démocratie et wokisme

Y a-t-il un rapport entre la taille d'un pays et le fait que ce pays soit une dictature? Vouloir unifier de très vastes contrées sous un seul et même gouvernement ne peut-il se faire que par beaucoup de répression? Une nouvelle fois, poser la question, c'est y répondre.

Le plus grand pays du monde, et de loin, est la Russie, avec ses plus de 17 millions de km2 (apparemment trop peu pour Poutine).
 
Le Canada est deuxième avec près de 10 millions de km2, les Etats-Unis et la Chine arrivent ensuite avec 9,6 millions de km2, et le Brésil et l'Australie sont à 8,5 millions et 7,6 millions de km2. ensuite, c'est nettement moins. 
 
Les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, le Brésil sont l'héritage des puissances coloniales européennes qui ont d'abord composé avec les populations locales pour ensuite leur prendre leurs terres par la force, commettre des génocides, et dont les populations immigrées, parlant grosso modo la même langue et de culture commune, étaient tellement nombreuses qu'elles ont pu se substituer en grande partie aux populations locales. Il y avait une homogénéité de culture et de religion, avec de petites différences çà et là, comme le fait que les populations issues de l'immigration française, italienne, portuguaise et espagnole étaient catholiques, là où celles anglo-saxonnes étaient anglicanes ou protestantes.
 
La Russie et la Chine ont aussi eu des stratégies de peuplement, mais ont surtout eu des formes de gouvernement basés sur la domination d'autres ethnies ou peuples. 
 
Il est possible qu'en raison de l'évolution très différente des rapports de force à l'intérieur de ces deux pays si vastes, la démocratie n'y soit possible qu'en les démantelant en unités moins vastes, et autonomes. Parce que même si la Russie, par exemple, est un état fédéral, ce n'est pas un fédéralisme basé sur la démocratie mais bien sur les rapports de force et de domination. 
 
Evidemment, la géographie ne fait pas tout, et l'évolution culturelle est aussi en cause. On sait très bien que la dictature existe aussi dans un nombre très grand de petits pays. Des pays qui sont souvent extrêmement refermés sur eux-mêmes comme la Corée du Nord et la Birmanie. Des pays qui peuvent être le jouet de dictatures plus puissantes, comme la Corée du Nord celui de la Chine, ou bien l'Erythrée celui de la Russie. 
 
Mais on aurait tort, je crois, de n'examiner que l'évolution culturelle de ces pays.
 
Je pense que si je devais écrire un roman de SF où la Chine et la Russie soient des démocraties, ces deux nations se décomposeraient sans doute en plusieurs pays, et n'existeraient plus en tant que telles.
 
Démocratie, droits de l'homme et wokisme
 
La démocratie athénienne ne pouvait pas survivre non seulement parce que le monde alentour n'y était pas prêt, mais aussi parce que cette démocratie ne s'appuyait pas sur les droits de l'homme. 
 
La démocratie moderne, issue du siècle des lumières, a donné naissance à la laïcité, au pouvoir parlementaire, à la justice moderne qui comprend les droits de la défense et de l'accusé, à la presse libre et indépendante. La démocratie a réuni les conditions pour nous sortir des âges sombres en libérant la science de ses entraves. Sans démocratie, pas d'électricité, pas de puissance atomique, pas de vaccins, pas de confort moderne. Pas de révolution industrielle.
 
La science peut progresser dans une certaine mesure dans la dictature, à condition d'être aiguillonnée par la guerre ou le nationalisme. On l'a bien vu avec les nazis et les V2, ou à l'heure actuelle avec la Chine et sa conquête spatiale. Mais on peut penser qu'à moyen ou en tout cas à long terme, la science ne peut survivre aux dictatures sans concurrence extérieure: en effet, les scientifiques des dictatures sont motivés par la concurrence avec les scientifiques des démocraties. Et la dictature va donner une liberté suffisante à ses scientifiques à condition qu'ils puissent rivaliser avec les scientifiques démocrates. 
 
Vous pensez peut-être que les scientifiques chinois ne regardent jamais les publications de leurs homologues américains ou européens? Les mathématiques sont un langage universel. 
 
Cependant, la science ne peut exister sans liberté de pensée, sans la possibilité de remettre en cause ses acquis que permet cette liberté de pensée. Dans la mesure où tous les pays du monde deviendraient des dictatures, la restriction sur les libertés finirait fatalement par s'étendre aux scientifiques eux-mêmes, qui seraient alors réprimés. Et les pays finiraient par retourner aux âges sombres. 
 
L'exemple de l'armée russe, très corrompue à force de "backscratching", complètement égarée par sa propre propagande est probant. L'armée russe connaît à l'heure actuelle un face à face avec la réalité très brutal. Le retour à la vérité est toujours très brutal pour quiconque vit dans le mensonge. 
 
L'exemple du covid né en Chine parce que les contre-pouvoirs n'y étaient pas suffisants pour encadrer davantage les laboratoires, avec la naissance d'une pandémie qui a entraîné davantage de restrictions sur les libertés dans l'empire du milieu qu'il n'y en a jamais eu, est un autre exemple probant. 
 
La démocratie n'a pas empêché la colonisation, l'esclavagisme, les génocides d'autres peuples, le patriarcat. Mais l'importance croissante des droits de l'homme dans la démocratie a donné naissance au wokisme, qui quant à lui interdit la colonisation, l'esclavagisme, les génocides, l'exploitation de la femme par l'homme, l'exploitation de l'homme par l'homme, l'exploitation des enfants par l'homme, la dictature sur la sexualité en général, sur les mœurs et en fonction des différences de couleur de peau, d'origine, de culture. 
 
C'est pourquoi le wokisme est l'ennemi non seulement de Poutine et de Xi Jinping mais aussi du chef d'entreprise qui tient à exploiter ses salariés.
 
Evidemment, le wokisme poussé à son extrême peut aussi être une dictature en soi, en instaurant une forme de politiquement correct interdisant de reconnaître la réalité des choses, la vérité scientifique, afin de ménager des susceptibilités. Le wokisme peut être paralysant. Il n'est pas non plus immunisé contre la tentation de l'inquisition à partir du moment où il devient trop dogmatique. Là sont les limites du wokisme, qui lui aussi doit subir cette épreuve du face à face avec la réalité pour prouver sa validité. 
 

mercredi 26 octobre 2022

Demain, les antispécistes ?

Détenteur de 5 prix Hugo, d'un prix Nébula et de l'International Fantasy Award, ce dernier décerné pour Demain les chiens (City, 1953), Clifford Donald Simak est un monument de la Science-Fiction. En préface de Demain les chiens, Asimov reconnaît qu'il doit énormément à Simak pour le style d'écriture. L'une des choses que j'ai trouvées les plus étonnantes est l'extraordinaire intuition de l'auteur qui lui a fait développer, dès les années 40, des thématiques majeures de la Science-Fiction. Dans ce recueil de nouvelles qu'est Demain les chiens, on trouve aussi un message suffisamment fort pour avoir donné naissance, volontairement ou non, à l'antispécisme. Bien avant l'heure...

Les huit nouvelles qui composent Demain les chiens ont été écrites entre 1944 et 1951. Le genre de la nouvelle, de par sa densité, son aspect évocateur et surtout suggestif, renferme en quelque sorte l'essence de la science-fiction. A titre personnel, je préfère les romans, aussi bien à la lecture qu'à l'écriture, néanmoins, je reconnais volontiers que les nouvelles encapsulent davantage de puissance (elle est pas belle, ma formule?). 

[ATTENTION SPOILER]

La première des nouvelles, qui donne son titre au recueil en anglais, s'appelle City. On y ressent une forme d'amertume par rapport à la ville qui peut faire penser à la défiance par rapport à la civilisation d'un Robert E. Howard, le créateur de Conan. Dans le cas de Simak, cette amertume semble bien être liée à la Seconde Guerre Mondiale. Il y a l'idée sous-jacente qu'en se rassemblant de plus en plus dans les villes, les hommes créent les conditions nécessaires à des guerres de grande ampleur, qui ne se produiraient pas en l'absence de villes. 

L'univers de Simak est celui, futuriste, d'un monde où l'on a créé des robots "au cerveau de métal", et où l'énergie atomique domine toute la technologie. N'allez pas y chercher les mots "intelligence artificielle" ni même "ordinateur", les concepts n'existaient pas à l'époque. 

Si vous vous appelez Tristan Guillot et que vous êtes astrophysicien au CNRS, vous risquez de vous arracher les cheveux en constatant, dans l'une des nouvelles, que l'homme a bâti des dômes à la surface de Jupiter, où l'on trouve aussi des falaises rocheuses. Mais il faut se souvenir qu'à l'époque où Simak a écrit ses nouvelles, il n'y avait sans doute pas de scientifiques qui étudiaient la structure interne de géantes gazeuses comme Jupiter. C'était l'époque où un certain Asimov, dans ses propres nouvelles, dotait encore les vaisseaux spatiaux d'éperons avec lesquels ils s'entre-éperonnaient joyeusement. Si, si! 

Il ne faut donc surtout pas juger ce recueil selon nos critères actuels si l'on veut découvrir l'étonnante richesse des intuitions de Simak. 

Songez donc: dès les années 40, il a cette idée de robots humanoïdes qui vont peu à peu s'humaniser à tel point qu'ils se grattent le menton à la manière humaine. On découvre dans cette proximité avec l'homme certaines problématiques que l'on retrouvera bien plus tard avec Data dans la série Star Trek: Next Géneration. A certains égards, le robot Jenkins est le précurseur de Data. 

On découvre des rebelles à la société qui personnifient en quelque sorte l'idéal de l'aventurier de la conquête de l'ouest. Des gens tellement intelligents, tellement débrouillards qu'ils vont devenir des mutants capables de régler n'importe quel problème, même si leur misanthropie et leur individualisme forcené les éloigne des humains. Des télépathes en plus, là encore, un vrai concept de SF en avance sur son temps. Et pourtant, il aurait été tellement facile d'envisager une dégénérescence de ces aventuriers, loin de la civilisation, qui seraient devenus quelque chose comme ça: 


Mais au contraire, avec Simak, ces aventuriers deviennent des mutants dignes des X-Men, dont ils sont les précurseurs. Que dis-je, bien meilleurs encore! Ils vont bâtir des châteaux à l'intérieur desquels chaque porte mène dans une autre dimension, sur une autre planète. Plus besoin de vaisseaux spatiaux! 

Encore que... chez Simak, ces portails dimensionnels coexistent bel et bien avec les vaisseaux spatiaux, les humains "classiques" ayant la volonté de coloniser Alpha du Centaure à l'ancienne... comme dans les jeux vidéo Civilization! Oui, le recueil sacrifie parfois la cohérence et la logique interne à la créativité.

Parallèlement, les Webster, une famille dont on suit l'évolution des différentes générations, apprennent aux chiens à parler, et les rendent plus intelligents. Chaque nouvelle est d'ailleurs présentée par des chiens de manière assez drôlatique, parce qu'on constate qu'il leur manque malgré tout de larges pans de connaissance. C'était voulu par les Webster, afin qu'ils tracent leurs propres sillons sans être parasités, pollués par la pensée humaine. Là, on est dans la thématique des modifications génétiques et cybernétiques, sauf que ces deux domaines n'avaient pas encore été inventés.

Dans Demain les Chiens, une partie des robots va aussi devenir "sauvage", ce qui en fait logiquement le précurseur de Terminator. Sauf que dans le recueil, les robots se séparent simplement de l'humanité et ne lui font pas la guerre, mais accomplissent leurs propres projets, et bâtissent aussi des fusées pour explorer d'autres étoiles et planètes.Oui, malgré la présence de portes dimensionnelles à la Stargate.

Il faut dire qu'il est arrivé une ou deux broutilles à l'humanité. Dans un premier temps, Simak décrit une forme d'exode des cités. Paradoxalement puisque Simak avait l'air de suggérer que les villes étaient sources de problèmes, l'humanité semble être plus démunie, plus étiolée qu'auparavant en raison de cet exode. 

Mais surtout, surtout, nouvelle intuition géniale de Simak, l'homme devient capable de transférer son esprit dans un autre corps. Eh oui, Demain les chiens est aussi le précurseur d'Avatar de James Cameron! Quand je vous disais que les nouvelles rassemblent l'essence de la SF. Dense, très dense. Et là, l'homme se transfère dans des créatures capables de résister aux pressions hallucinantes à la surface de Jupiter (oui, on est d'accord, il n'y a pas de surface sur Jupiter). Ils semblent mourir, mais en fait, c'est le contraire: la vie devient pour eux formidable, larger than life, une fois qu'ils sont transférés dans ces créatures. 

C'est là que l'on aborde l'aspect science-fiction du point de vue de la philosophie. Car l'homme a fait des progrès sociaux lui permettant de proscrire le meurtre, notamment, mais aussi, se rapproche d'une découverte révolutionnaire au niveau philosophique. 

Cette découverte, qui va aboutir grâce au concours d'un mutant nommé Jack, va permettre aux hommes une compréhension parfaite les uns avec les autres, de nature à éviter tout conflit.

Et là dans cette SF idéalisée, à la technologie très avancée, je vois le précurseur du cycle de la Culture, de Iain Banks. C'est dire que Simak brasse large. 

Mais cette découverte d'une nouvelle philosophie va en réalité précipiter la fin de l'humanité. Et là on est clairement dans une SF apocalyptique, puis post-apocalyptique. Car les hommes pouvant comprendre parfaitement ce qu'ils échangent, ainsi que toutes leurs expériences (bien qu'il ne s'agisse pas de télépathie), ils vont boire le récit de l'un des leurs transformé en créature jupitérienne avant de redevenir homme, qui décrit le paradis qu'est la vie sous cette nouvelle forme. Et tout le monde va vouloir connaître ça. Devenir comme ça. 

Pour reprendre un concept développé par Ian Banks, on va être dans la Sublimation massive de l'humanité. Sublimation qui bien sûr n'est qu'une forme de suicide: puisque si vous vous transformez en quelque chose d'autre que l'humain, vous mettez fin à votre humanité. Et là, bingo, on est dans le transhumanisme. Mais tout cela suggéré, bien sûr. Avant que ces concepts n'existent. 

Une chose, au sujet du recueil, c'est la place quasi inexistante des femmes. Et c'est très important de s'en souvenir pour une œuvre aussi fondatrice de la SF. Le ton est donné, la SF sera avant tout masculine. Le problème, c'est qu'il y a nettement plus de lectrices que de lecteurs. Beaucoup de personnes considèrent que la SF a eu tendance à se mettre dans un ghetto. Je dirais que nous avons sans doute là une cause très importante de cette marginalisation, la SF par les hommes pour les hommes. Bien sûr, et heureusement, il y a eu de nombreuses romancières formidables qui ont émergé en SF par la suite. Mais pas encore suffisamment, même de nos jours, pour redresser la barre. 

J'ai beaucoup parlé de la SF fondatrice de Simak, très peu des chiens eux-mêmes et du caractère antispéciste avant l'heure de son œuvre. Simak, j'en suis sûr, a dû avoir un chien, ou au moins un ami qui en avait un. Il connaissait le caractère si fort de l'amour que peuvent nous vouer les chiens, si fort qu'il en devient inhumain, dans ce sens où aucun homme ne semble capable d'un amour et d'une loyauté équivalente à celle des chiens. 

Pour quelqu'un qui a subi le pire de ce que l'homme peut infliger à l'homme pendant la Seconde Guerre Mondiale, les chiens et l'amour qu'ils nous portent peuvent facilement faire figure d'idéal à atteindre. Cela transparaît dans le recueil. 

Je me figurais naïvement que toute la SF des années 40 était positiviste, voyait la technologie comme une solution. En réalité, on peut penser que Simak va préfigurer toute la SF pessimiste et noire qui va suivre. Ainsi quand l'homme dénommé Fowler et son chien sont transformés en créature de Jupiter nommées Lopers (j'ai lu le roman en anglais), voici la réflexion qui vient à Fowler: Peut-être que nous sommes les crétins de l'univers. Peut-être que les cerveaux des choses naturelles de la Terre sont lents et brumeux. Peut-être que nous sommes figés et que nous devons faire les choses à la dure. Car il a l'impression de connaître beaucoup plus de choses, d'être beaucoup plus intelligent en tant que Loper. 

Il poursuit ainsi: Nous commençons tout juste à apprendre quelques-unes des choses que nous devons savoir - quelques-unes des choses qui nous ont été cachées en tant qu'êtres humains, peut-être parce que nous étions des êtres humains. Parce que nos corps humains étaient des corps inadéquats. Mal équipés pour penser, mal équipés de certains sens que nous devrions connaître. Peut-être même dépourvus de certains sens qui sont nécessaires à la vraie connaissance.

On voit là une vraie critique de l'homme en tant que tel. Tel qu'il a été créé. Il faut noter que l'aspect religieux est totalement absent de Demain les chiens. Mais évidemment, la nature ayant horreur du vide, l'aspect spirituel va bien se retrouver quelque part. Et ici, on a une sorte d'inversion du péché originel, qui était celui de la connaissance, qu'il s'agisse de la pomme de la connaissance croquée dans le jardin d'Eden, ou du feu prométhéen volé aux Dieux. Chez Simak, les hommes sont trop ignorants par eux-mêmes, naturellement. Tel est leur péché. 

L'évaluation que fait Simak de l'homme va se préciser au travers du discours d'un chien en préambule de la cinquième nouvelle, Paradis. L'homme s'est lancé dans une course effrénée au pouvoir et à la connaissance, mais on ne trouve nulle part la moindre allusion à ce qu'il entendait en faire une fois qu'il les aurait atteints. Selon la légende, il est sorti des cavernes un million d'années auparavant. Et pourtant, ce n'est qu'un peu plus de cent ans avant l'époque de ce conte qu'il a réussi à éliminer le meurtre comme élément fondamental de son mode de vie. Voilà donc la véritable mesure de sa sauvagerie : après un million d'années, il s'est débarrassé du meurtre et il considère cela comme un grand accomplissement.

Là, on a un vrai jugement posé sur l'homme par les chiens. Un jugement dont il est difficile de ne pas penser que c'est celui de Simak lui-même. En tout cas, au moment où il a écrit la nouvelle. Car Simak, comme on va le voir, va brouiller les cartes dans d'autres nouvelles, de manière à ne pas envoyer de message de manière trop claire. Néanmoins, pour un antispéciste, quelqu'un qui estime que l'homme est coupable d'une multitude de meurtres, le passage sur l'élimination si difficile du meurtre par l'être humain ne peut que résonner de manière claire et nette. 

Cela sous-entend bien sûr une chose: les chiens nous sont largement supérieurs. Les chiens dotés d'une intelligence humaine auraient éliminé le meurtre bien plus vite que l'humain. Difficile de ne pas voir là-dedans une idéalisation du chien qui vient du fait que celui-ci est devenu un animal de compagnie loyal, capable d'un amour inhumain. Mais un amour qui dépend bien sûr de la main qui vous nourrit, qui n'est pas si désintéressé que ça. Le véritable amour, d'ailleurs, ne peut-il pas exister réellement que quand il y a égalité entre les êtres? Et non quand il y a un rapport de domination de l'un sur l'autre? Comment pouvoir mesurer quelque chose, quand la relation est aussi inégale? Et comment pouvoir prétendre qu'une espèce est moralement supérieure à l'autre? 

Dans la nouvelle Paradise, on retrouve le sense of wonder propre à de si nombreux anglo-saxons, mais qui se sert de l'homme comme d'un repoussoir. Ainsi, c'est sous la forme du Loper que ce sense of wonder intervient. Ici, Fowler se demande comment il va faire comprendre à un humain tout ce qu'il ressent en tant que Loper, et qui est merveilleux. Comment expliquer, se demandait-il, la brume qui flottait sur la terre et le parfum qui était un pur délice. D'autres choses ils comprendraient, il le savait. Qu'on ne devait jamais manger, qu'on ne dormait jamais, qu'on en avait fini avec toute la gamme des névroses dépressives dont l'Homme était victime. 

On voit à quel point l'homme tel qu'il est conçu est rejeté par le narrateur à cet instant. Le fait de manger, de boire et de dormir est ressenti comme de terribles entraves, et les sens de l'humain décrits comme terriblement imparfaits comparés à ceux du Loper. On parle même de névrose permanente au sujet de l'humain. Là, on est complètement dans la préfiguration du transhumanisme. Le fait de vouloir se départir de la partie animale qui nous est propre, pour aller vers quelque chose de plus idéal et plus parfait. La névrose que le narrateur impute à l'espèce humaine toute entière est en fait la sienne propre, celle de ne pas se sentir bien dans son corps et sa condition d'être humain. On peut penser, là encore, que Simak partageait une bonne partie de cette opinion, et était lui-même victime de cette névrose. Un cas de projection classique.

Dans la nouvelle six, Hobbies, Simak va brouiller les cartes. Un chien nommé Ebenezer était en train de jouer avec un lapin juste avant le début de la nouvelle. Dès le début, un loup se tient avec le lapin mort dans sa gueule. On comprend qu'il vient de le tuer, et il offre le lapin au chien Ebenezer. Voici ce que dit ce dernier à son compagnon, Shadow. "Il ne tentera rien," dit Ebenezer. C'est un de nos amis. Ce n'est pas sa faute pour le lapin. Il ne comprend pas. C'est sa façon de vivre. Pour lui, un lapin n'est qu'un morceau de viande. Comme c'était le cas pour nous avant que le premier chien ne vienne s'asseoir avec un homme devant un feu de l'entrée d'une grotte - et pendant longtemps après cela. 

Là, tout à coup, la terminologie de meurtre appliquée à l'homme quand il chasse les animaux devient différente avec les chiens. Dans des temps reculés, les chiens ne pouvaient s'empêcher de chasser les animaux parce que ça faisait partie de leur nature. Alors que l'homme, plus intelligent, plus conscient, aurait dû cesser ces meurtres bien avant. Là, le loup qui a tué le lapin n'est pas coupable, parce qu'il n'a pas encore reçu l'enseignement des chiens. Cet enseignement consiste en l'interdiction par rapport aux meurtres des êtres vivants - ce qui va venir plus tard dans l'histoire. En fait, chez Simak, l'homme a rendu les chiens plus intelligents en les dotant de la parole, et comme ils ont un meilleur "cœur" que l'être humain, ils se rendent compte des déficiences monstrueuses de celui-ci sur le plan moral. 

Le problème dans cette configuration, c'est que Simak ne juge le "cœur" des chiens que dans leur relation par rapport à leur maître, l'homme. Il y a donc forcément une idéalisation de l'amour dont sont capables les chiens par rapport à celui dont est capable l'homme. On ne voit pas du tout la manière dont pensent les chiens les uns par rapport aux autres, à l'état sauvage. Pour cela, il faudrait se référer à un Appel de la Forêt ou à un Croc blanc de Jack London, beaucoup plus réalistes. Mais c'est ce genre de raisonnement de Simak qui était tout à fait propice à la naissance de l'antispécisme. Et je ne dis pas que ce soit Simak à lui seul qui ait lancé l'antispécisme. Simplement, la domesticité accrue de l'animal ne pouvait que donner lieu à ce type de mouvement, non seulement envers le bien-être animal, ce qui est normal, mais à une forme d'anthropomorphisme de l'animal, appelé non humain par les antispécistes, et qui doit tout à coup s'inscrire dans des lois que l'homme établit par rapport à d'autres hommes, parce que mis sur un pied d'égalité théorique. Comme tous les artistes, Simak a su saisir quelque chose qui était dans l'air pour le coucher sur le papier.

Et dans ce tribunal qui est celui de Demain les chiens, nous en venons maintenant à une nouvelle accusation contre l'être humain portée par Simak, par le biais du robot Jenkins. Dans la septième nouvelle, Aesop. Mais maintenant je sais que j'ai raison. L'arc et la flèche en sont la preuve. Un jour, j'ai pensé que l'Homme avait pu faire fausse route, que quelque part dans la sombre sauvagerie qui a été son berceau et son lieu de croissance, il avait pu partir du mauvais pied, prendre la mauvaise direction. Mais je vois que j'avais tort. Il n'y a qu'une seule route que l'Homme peut emprunter - celle de l'arc et des flèches.  

Le jugement est terrible, définitif. L'homme, de par sa nature, est dédié à la violence. Et ce qu'il faut comprendre, bien sûr, contrairement à l'animal. Ou en tout cas, contrairement à l'animal qui serait doté d'une intelligence similaire à l'homme. 

Alors bien sûr que l'on sait que des dauphins, aussi très intelligents, tuent les poissons pour s'en nourrir. Les dauphins, peut-être aussi futés que nous, ne sont ni véganes ni non-violents.

Je vous disais que l'on trouvait toujours la spiritualité quelque part. Qu'elle ne disparaissait jamais complètement. Comment ne pas voir quelque chose d'éminemment religieux dans ce jugement au sujet de l'Homme? Il se sert de sa connaissance pour faire le mal, pour tuer. 

A ce point de la lecture du recueil, on pourrait se dire que Demain les chiens est presque le début d'un enseignement, d'un dogme antispéciste. Mais Simak va de nouveau brouiller les cartes, avec les fourmis. Bien avant celles de Bernard Werber... Dans l'une des nouvelles, le mutant Joe, encore lui, apprend aux fourmis à bâtir des demeures et des cheminées. Il leur permet de dépasser un stade de l'évolution où les fourmis étaient bloquées. Celles-ci se mettent à construire un bâtiment, de plus en plus immense. Vers la fin du recueil, il ne reste plus d'humains, ces derniers étant en stase permanente - les rares qui ne sont pas allés sur Jupiter se transformer en Lopers. Le bâtiment est devenu tellement immense qu'il est sur le point de remplir la Terre entière.

L'ironie est assez profonde quand on songe que les mutants, qui détestaient les villes, ont donné le pouvoir à l'espèce insectivore qui construit déjà à l'état naturel ce qui ressemble un peu à des villes, de construire un bâtiment englobant le monde entier, comme une immense ville. Bien avant Trantor d'Isaac Asimov! 

Jenkins, le robot quasi éternel, s'affole car il se rend compte qu'à ce rythme, ses amis les chiens ne pourront plus rester sur Terre. Plus de place! Il va jusqu'à réveiller l'un des Websters de sa stase éternelle. Il le contacte télépathiquement en lui demandant quelle est la solution au problème. Webster lui parle tout bonnement d'insecticide. Jenkins, contre le meurtre, ne peut s'y résoudre. Les chiens sont contraints de franchir les portes dimensionnelles et de s'enfuir sur d'autres mondes. 

Si Simak brouille les cartes, c'est qu'il nous suggère qu'une interdiction absolue du meurtre ne sera pas viable si une espèce prend le pas sur l'autre. Surtout une espèce dont l'intelligence est impénétrable à toutes les autres, comme les fourmis. Ou alors toutes les autres sont sacrifiées, au profit ici de la fourmi. Il accrédite donc le fait que la solution qu'il semblait préconiser a aussi ses failles. Et du coup, son recueil devient nettement moins dogmatique au sujet de l'antispécisme. 

A noter que dans l'épilogue, seules les souris semblent avoir survécu sur Terre au règne des fourmis. Ainsi que Jenkins, qui s'occupe toujours de la maintenance de la maison des Websters, bien que ses maîtres aient disparu depuis longtemps. Les fourmis elles-mêmes sont toutes mortes, elles n'ont pas survécu à leur domination absolue. Les robots qui étaient partis vers d'autres planètes viennent retrouver Jenkins et repartent avec lui pour de nouvelles aventures.  

L'épilogue a cependant été écrit trente ans après le reste, et je considère que la véritable fin du recueil se trouve à la fin de la huitième nouvelle, quand Jenkins se rend compte que limité par son avancée civilisationnelle qui empêche le meurtre, il ne peut rien faire contre l'ultra domination des fourmis. Une fin ironique à souhait, qui permet à l'auteur de remettre en cause ses préceptes et invite le lecteur à faire preuve d'intelligence. C'est en tout cas une interprétation possible. 

[EDIT 27/10/2022] : Le concept fondamental de Directive Première en Science-Fiction, élaboré dans Star Trek, veut que l'être humain du futur, suffisamment éclairé, n'intervienne pas auprès de peuples extraterrestres moins évolués, afin de les laisser évoluer à leur guise. Une directive, soit dit en passant, qui devrait être enseignée à Science Po, ça éviterait à des leaders comme Mitterrand de commettre l'énorme bourde d'armer les Hutus, leur permettant d'accomplir leur génocide contre les Tutsis. On ne donne pas du pouvoir à des peuples qui n'ont pas développé la maturité pour user de ce pouvoir à bon escient. Eh bien ce concept a peut-être bien été esquissé par Simak dans Demain les chiens. Au début, Simak va complètement à l'envers de cette directive: les Websters interviennent sur les chiens en leur donnant le don de la parole, ce qui ne peut manquer d'avoir des implications sur leur don de raisonnement. Mais ensuite, les Websters, et leur successeur Jenkins, font en sorte que les chiens oublient les humains, afin qu'ils puissent évoluer en toute liberté, sans être parasités par la pensée humaine. Là, on est dans la Directive Première. Pas encore formalisée en tant que telle, mais c'est une ébauche.