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jeudi 13 mars 2025

Les leçons du covid

Quelques réflexions rapides sur l'état du monde. Vous en ferez ce que vous voudrez. 

La vérité est tyrannique. Elle ne peut pas plaire à tout moment à tout le monde. C'est absolument impossible. La vérité peut déranger. Et parfois de manière très intime.

Quant à la démocratie, elle a été inventée avant les réseaux sociaux et consiste à gérer les interactions entre êtres humains afin de léser le moins grand nombre, ou si l'on préfère, de satisfaire le plus grand nombre autour d'un projet commun.

Et de préférence, sans heurts.

La démocratie n'a rien à voir avec la démarche de recherche de vérité. Le populisme encore moins.

Qu'est-ce que l'on constate de nos jours? Que les réseaux sociaux sont bien plus puissants que l'éducation, qu'elle soit parentale ou scolaire.

Que la tendance des réseaux sociaux, c'est le vote permanent sous forme de "j'aime" et autres interactions, un vote articulé autour des opinions.
Mais la vérité n'a rien à voir avec le plus grand nombre, qui est une autre forme de rapport de force.

Avec le covid, les gens se sont découverts la possibilité, par le nombre, de nier les conclusions scientifiques qui les dérangeaient. Les immenses enjeux financiers liés aux vaccins contre le covid ont été un formidable tremplin pour cette remise en question.


Cinq ans après le début du covid, on a, et notamment aux Etats-Unis, une prolongation de cette tendance avec le déni non seulement du réchauffement climatique, mais de la science en général.


Et c'est vrai que quand on nie la réalité, on peut en retirer un enivrant sentiment de liberté. Il devient alors tentant d'invoquer la liberté d'expression pour nier de plus en plus la démarche scientifique, et lui substituer l'opinion du plus grand nombre. 

C'est la porte ouverte vers la régression vers les Ages Sombres. 

En tant qu'auteur de SF, il m'est facile d'imaginer, en réaction à un tel phénomène, une dictature de type scientifique.

Je constate d'ailleurs que beaucoup de scientifiques fuient comme la peste les réseaux sociaux.

Mais j'espère qu'on n'en arrivera pas là. J'espère que les gens comprendront qu'à un certain moment, on a besoin de gardes-fous, et de normes. La critique de telle ou telle découverte scientifique est bien sûr parfaitement légitime, et les scientifiques sont les premiers à s'y adonner. Mais faut-il encore savoir argumenter en s'appuyant sur la science et non en la dénigrant. Et croyez-moi, sur Internet, ce n'est pas donné à tout le monde.

En conclusion, il faut aussi signaler que les réseaux sociaux, même de type Facebook où l'on n'est pas limité par le nombre de mots, ne se prêtent absolument pas à la recherche de la vérité. Ils sont trop volatils, trop éphémères pour cela. Ils donnent la part trop belle au spectaculaire. 

dimanche 2 avril 2023

Ursula montre la voie

Il faut toujours suivre la Grande Ourse pour trouver son chemin. En 1974 dans son roman The Dispossessed, bien avant que l'autoédition ne devienne aussi populaire, la romancière de Science-Fiction Ursula Le Guin a montré la voie à tous les auteurs autoédités. 

He was therefore certain, by now, that his radical and unqualified will to create was, in Odonian terms, its own justification. His sense of primary responsibility towards his work did not cut him off from his fellows, from his society, as he had thought. It engaged him with them absolutely. -- Ursula Le Guin, The Dispossessed, 1974

Il était par conséquent certain, à présent, que sa volonté radicale et sans réserves de créer était, en termes Odoniens, sa propre justification. Son sens de la responsabilité première envers son œuvre ne le coupait pas de ses semblables, de la société, comme il l'avait cru. Il l'engageait absolument avec eux. -- Ursula Le Guin, Les Dépossédés, 1974

Tel est donc le magistral coup de pied qu'Ursula Le Guin envoya au syndrome de l'imposteur dans son roman du cycle de Hainish Les Dépossédés, en 1974. Bien sûr, la phrase est prise en dehors de son contexte: elle s'applique ici au théoricien scientifique Shevek et non à un auteur. Néanmoins, on peut facilement l'étendre à tous les auteurs autoédités, ce que je m'empresse ici de faire. 

C'est peut-être parce que mon frère aîné est chercheur en astrophysique, mais j'ai toujours assimilé notre travail d'auteur à un travail de recherche. Depuis que je connais l'existence des expériences de pensée d'Einstein, j'ai tendance à rapprocher fortement ce processus de notre processus créatif, à nous autres auteurs. 

Shevek se rapproche pour moi par certains côtés d'un auteur autoédité: il s'agit d'un scientifique de haut vol dont la science ne sert à rien à la société, car le niveau technologique de son monde ne lui permet pas de mettre en pratique ses découvertes théoriques par le truchement de l’ingénierie. Et du coup, sa société a tendance à l'employer à des tâches bassement matérielles, sans exploiter son véritable potentiel. C'est pourquoi Shevek va devoir s'exiler pour se réaliser.

Nous autres auteurs autoédités sommes reconnus pour notre travail et notre vaillance par une grande majorité de lecteurs. Ce n'est donc pas tant au niveau de la société que le bât blesse qu'au niveau de nos pairs qui font le choix de l'édition traditionnelle. Et bien sûr de l'édition traditionnelle elle-même et par extension, d'une bonne partie des professionnels de la chaîne du livre.

La société est en effet bâtie de telle manière que ce sont les branches professionnelles qui se structurent afin de filtrer les membres de chaque profession par la sélection, de manière à légitimer auprès de la société ceux qui sont censés être les plus doués.

C'est cette fonction de légitimation, de gardien du portail, que l'autoédition enjambe allègrement pour rapprocher les auteurs de leur public. 

Ce que ne nous dit pas Ursula Le Guin est en l'occurrence aussi important que ce qu'elle nous dit. Elle ne nous dit pas que la justification de la volonté de créer de Shevek est le fait que Shevek soit doué, qu'il soit un chercheur talentueux. Elle ne nous dit pas, en d'autres termes, que Shevek a le droit de créer parce qu'il est doué ou compétent. Non. Elle nous dit que la volonté de création emporte sa propre justification.

Et ça, chers amis victimes du complexe de l'imposteur, doutant de votre propre talent ou bien de la reconnaissance par vos pairs, ou par la société, de votre talent et de vos compétences, c'est la clé. Et j'ajouterais personnellement que cette justification, pour interne qu'elle puisse paraître, devra bien un jour ou l'autre être reconnue officiellement par la société.

samedi 19 novembre 2022

Dictature et territoire, démocratie et wokisme

Y a-t-il un rapport entre la taille d'un pays et le fait que ce pays soit une dictature? Vouloir unifier de très vastes contrées sous un seul et même gouvernement ne peut-il se faire que par beaucoup de répression? Une nouvelle fois, poser la question, c'est y répondre.

Le plus grand pays du monde, et de loin, est la Russie, avec ses plus de 17 millions de km2 (apparemment trop peu pour Poutine).
 
Le Canada est deuxième avec près de 10 millions de km2, les Etats-Unis et la Chine arrivent ensuite avec 9,6 millions de km2, et le Brésil et l'Australie sont à 8,5 millions et 7,6 millions de km2. ensuite, c'est nettement moins. 
 
Les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, le Brésil sont l'héritage des puissances coloniales européennes qui ont d'abord composé avec les populations locales pour ensuite leur prendre leurs terres par la force, commettre des génocides, et dont les populations immigrées, parlant grosso modo la même langue et de culture commune, étaient tellement nombreuses qu'elles ont pu se substituer en grande partie aux populations locales. Il y avait une homogénéité de culture et de religion, avec de petites différences çà et là, comme le fait que les populations issues de l'immigration française, italienne, portuguaise et espagnole étaient catholiques, là où celles anglo-saxonnes étaient anglicanes ou protestantes.
 
La Russie et la Chine ont aussi eu des stratégies de peuplement, mais ont surtout eu des formes de gouvernement basés sur la domination d'autres ethnies ou peuples. 
 
Il est possible qu'en raison de l'évolution très différente des rapports de force à l'intérieur de ces deux pays si vastes, la démocratie n'y soit possible qu'en les démantelant en unités moins vastes, et autonomes. Parce que même si la Russie, par exemple, est un état fédéral, ce n'est pas un fédéralisme basé sur la démocratie mais bien sur les rapports de force et de domination. 
 
Evidemment, la géographie ne fait pas tout, et l'évolution culturelle est aussi en cause. On sait très bien que la dictature existe aussi dans un nombre très grand de petits pays. Des pays qui sont souvent extrêmement refermés sur eux-mêmes comme la Corée du Nord et la Birmanie. Des pays qui peuvent être le jouet de dictatures plus puissantes, comme la Corée du Nord celui de la Chine, ou bien l'Erythrée celui de la Russie. 
 
Mais on aurait tort, je crois, de n'examiner que l'évolution culturelle de ces pays.
 
Je pense que si je devais écrire un roman de SF où la Chine et la Russie soient des démocraties, ces deux nations se décomposeraient sans doute en plusieurs pays, et n'existeraient plus en tant que telles.
 
Démocratie, droits de l'homme et wokisme
 
La démocratie athénienne ne pouvait pas survivre non seulement parce que le monde alentour n'y était pas prêt, mais aussi parce que cette démocratie ne s'appuyait pas sur les droits de l'homme. 
 
La démocratie moderne, issue du siècle des lumières, a donné naissance à la laïcité, au pouvoir parlementaire, à la justice moderne qui comprend les droits de la défense et de l'accusé, à la presse libre et indépendante. La démocratie a réuni les conditions pour nous sortir des âges sombres en libérant la science de ses entraves. Sans démocratie, pas d'électricité, pas de puissance atomique, pas de vaccins, pas de confort moderne. Pas de révolution industrielle.
 
La science peut progresser dans une certaine mesure dans la dictature, à condition d'être aiguillonnée par la guerre ou le nationalisme. On l'a bien vu avec les nazis et les V2, ou à l'heure actuelle avec la Chine et sa conquête spatiale. Mais on peut penser qu'à moyen ou en tout cas à long terme, la science ne peut survivre aux dictatures sans concurrence extérieure: en effet, les scientifiques des dictatures sont motivés par la concurrence avec les scientifiques des démocraties. Et la dictature va donner une liberté suffisante à ses scientifiques à condition qu'ils puissent rivaliser avec les scientifiques démocrates. 
 
Vous pensez peut-être que les scientifiques chinois ne regardent jamais les publications de leurs homologues américains ou européens? Les mathématiques sont un langage universel. 
 
Cependant, la science ne peut exister sans liberté de pensée, sans la possibilité de remettre en cause ses acquis que permet cette liberté de pensée. Dans la mesure où tous les pays du monde deviendraient des dictatures, la restriction sur les libertés finirait fatalement par s'étendre aux scientifiques eux-mêmes, qui seraient alors réprimés. Et les pays finiraient par retourner aux âges sombres. 
 
L'exemple de l'armée russe, très corrompue à force de "backscratching", complètement égarée par sa propre propagande est probant. L'armée russe connaît à l'heure actuelle un face à face avec la réalité très brutal. Le retour à la vérité est toujours très brutal pour quiconque vit dans le mensonge. 
 
L'exemple du covid né en Chine parce que les contre-pouvoirs n'y étaient pas suffisants pour encadrer davantage les laboratoires, avec la naissance d'une pandémie qui a entraîné davantage de restrictions sur les libertés dans l'empire du milieu qu'il n'y en a jamais eu, est un autre exemple probant. 
 
La démocratie n'a pas empêché la colonisation, l'esclavagisme, les génocides d'autres peuples, le patriarcat. Mais l'importance croissante des droits de l'homme dans la démocratie a donné naissance au wokisme, qui quant à lui interdit la colonisation, l'esclavagisme, les génocides, l'exploitation de la femme par l'homme, l'exploitation de l'homme par l'homme, l'exploitation des enfants par l'homme, la dictature sur la sexualité en général, sur les mœurs et en fonction des différences de couleur de peau, d'origine, de culture. 
 
C'est pourquoi le wokisme est l'ennemi non seulement de Poutine et de Xi Jinping mais aussi du chef d'entreprise qui tient à exploiter ses salariés.
 
Evidemment, le wokisme poussé à son extrême peut aussi être une dictature en soi, en instaurant une forme de politiquement correct interdisant de reconnaître la réalité des choses, la vérité scientifique, afin de ménager des susceptibilités. Le wokisme peut être paralysant. Il n'est pas non plus immunisé contre la tentation de l'inquisition à partir du moment où il devient trop dogmatique. Là sont les limites du wokisme, qui lui aussi doit subir cette épreuve du face à face avec la réalité pour prouver sa validité. 
 

mercredi 31 août 2022

L'Egypte et la science : mort sur le Nil

Le cas de l'Egypte et de sa relation avec la science et la religion me fascine. L'Egypte pré-dynastique existait déjà plus de 5500 ans avant Jésus Christ. Même si l'on compte uniquement l'Egypte dynastique des pharaons, on parle de 3000 ans d'une même civilisation, qui était déjà développée à la base, avec l'écriture et les hiéroglyphes, la navigation, la construction, les mathématiques, l'astronomie. Les Egyptiens n'ont pas inventé la roue, mais ils ont quand même intégré cette découverte, avec leurs fameux chars. Et tout ça 3000 ans avant JC!

Comment ne pas penser qu'il y a des savants égyptiens qui sont sortis du polythéisme, dans toute cette période de 3000 ans? Comment ne pas penser qu'il y a eu des Aristote, des Galilée, des Copernic, des Newton et des Pasteur égyptiens?

Mais que ces gens-là se sont autocensurés? Ou bien qu'ils ont été tués par le pouvoir en place? Ou qu'ils ont fini par être renversés et enterrés dans les sables du désert, comme le pharaon Akhenaton, qui avait avant l'heure instauré une religion se rapprochant du christianisme.

L'impression que ça me donne, c'est que le culte des morts était devenu si dominant avec ces immenses pyramides, que les Egyptiens finissaient toujours par y retourner. Que les travaux consentis avaient été si gigantesques, que tout ceux qui pouvaient menacer les édifices d'une telle foi étaient ressentis comme des barbares.

La science n'a pas pu se développer en Egypte parce que le polythéisme fournissait une explication du monde clés en main, qu'il n'y avait pas besoin d'aller plus loin, et que toute personne qui s'y essayait devenait une menace pour le système, et était éliminée. Un polythéisme nettement tourné vers la mort, comme en témoignent les pyramides et les tombeaux des pharaons. Mais est-ce que tous les Egyptiens avaient naturellement ce culte de la mort, ou bien est-ce qu'il leur était enseigné dès l'enfance? 

Poser la question, c'est y répondre. J'irais jusqu'à dire que ce culte de la mort ne convenait pas forcément à tous les Egyptiens. Pas à ceux qui voyaient des contradictions entre les mythes et leurs observations et déductions au sujet du monde.

Oui, pour citer une certaine Agatha, il y a eu mort sur le Nil...

Tout cela évoque bien sûr l'opposition entre science et religion, et la fameuse affaire Galilée qui opposa ce dernier au tribunal de l'inquisition en 1633. La preuve que la religion catholique n'est sortie de ses errements que très très récemment, avec la réhabilitation par Jean-Paul II, en 1992 seulement, de Galilée.

Et si l'on retourne vers le passé. Les dieux et déesses de la Grèce antiques étaient en proie aux passions. Ils étaient tellement humains, en fait, qu'ils personnifient différents types de personnalités archétypales chez les femmes et les hommes. 
 
Le dieu de l'Ancien Testament était un dieu vengeur, en proie lui aussi aux passions. Il en va de même du dieu du Coran. 
 
Le dieu du Nouveau Testament, adopté en 363 au concile de Lodicée, s'éloigne de ces modèles. Ce qui n'empêche que l'influence de l'Ancien Testament a continué bien au-delà, comme on l'a vu avec l'affaire Galilée, et s'étend jusqu'au monde moderne. La preuve, l'expression "Œil pour œil, dent pour dent", n'est pas encore tout à fait passée de mode. 
 
Mais disons que le Nouveau Testament étant une réforme de l'Ancien, portait en lui-même la possibilité d'autres réformes.
 
Il est plus facile, pour un représentant d'une religion, de se faire passer pour transmettant la parole divine si le dieu dont il est censé porter la parole est un dieu susceptible de passions et de sentiments humains.
 
Si le dieu d'une religion s'éloigne de ces modèles humains, alors, la logique des règles édictées pourra être analysée et justifiée par la raison et non la passion. Et il devient moins facile d'utiliser la parole d'un dieu pour faire bouger les foules d'une manière radicale, parce que cette parole se réfère à des règles ayant leur logique propre. 
 
Cela étant, plus une religion a de règles de vie inflexibles, plus elle va structurer le quotidien des fidèles, plus il sera nécessaire que la religion soit liée au pouvoir pour régler la vie des fidèles, et empêcher tout déviationnisme. Moins le changement et le progrès seront possibles. Moins la parole sera libérée. Plus on interdira les Salman Rushdie. On pense bien sûr à l'islam et à son mode de vie très astreignant (pour les femmes encore plus que pour les hommes), malgré une base de connaissances très développée en Arabie concernant les mathématiques (invention du zéro par les Arabes) et l'astronomie.
 
En Occident, il y a eu des rapports de force avec d'autres traditions, le paganisme, mais aussi le féodalisme, ce dernier étant très lié au pouvoir. Il y a eu la collision avec l'anglicanisme et le protestantisme. Le rejet des idoles. Et du coup, la religion catholique s'est retrouvée parfois éloignée des cercles du pouvoir, et des princes ou un François Ier ont pu prendre des Léonard de Vinci sous leur aile.
 
C'est finalement la laïcité qui a permis à la religion de laisser respirer la science, laquelle a vu son influence s'étendre peu à peu. 
 
L'incompatibilité fondamentale de la science avec la religion, c'est que la science, quant à elle, remet en question ses propres enseignements en cas de nouvelle découverte démontrée par l'observation et l'expérimentation, au point de bouleverser de temps à autre son champ de connaissances. La religion, plus rigide, maintenue en place par son dogme, aussi ancrée que l'est une pyramide, est de ce fait plus rassurante pour les traditionalistes et autres conservateurs.
 
Malgré la puissance de son conservatisme, la civilisation antique égyptienne s'est effondrée, et la vie, qui est mouvement, a continué.