A titre expérimental, j'ai décidé de faire paraître un nouveau chapitre de mon dernier roman, L'Essence des Sens (Science-Fiction), sur ce blog chaque semaine. Voici le trente-huitième.
38. En sous-sol
L’Ektrim possédait une cape dont le col à l’extrémité évasée lui encadrait le visage, qu’il avait osseux. Ses yeux étaient deux puits sans fond d’où pulsait une haine infinie. Les courants électriques parcourant sa peau nervurée se répandaient jusque sur la surface de sa cape aux motifs ondoyants. Là, ils gagnaient en intensité, comme un orage qui voyait soudain sa puissance décuplée et ne demandait qu’à laisser échapper l’un de ses éclairs dévastateurs.
Belganov n’avait pris possession du Palais de la Première Strate que depuis une vingtaine d’heures, et la communication holographique était la première qu’il recevait en provenance d’un dirigeant étranger.
« L’Exarque stellaire vous parle », dit l’Ektrim. Pénétrante, sa voix paraissait résonner dans plusieurs endroits de la pièce. Elle s’insinuait dans les oreilles comme un serpent vous entourant de ses anneaux pour faire de vous sa victime. « Je suis Than’Agh. En trahissant les Fengirs, vous vous êtes exclu de l’Expansion. Le traité qui nous liait est maintenant caduc. Votre peuple peut se réjouir d’avoir choisi le Coordonnateur qui va le mener à son anéantissement. Les jours de votre pitoyable civilisation sont comptés. »
Belganov n’eut pas le temps de répondre — le dirigeant des Ektrims mit fin à la communication. L’Intelligence Synthétique au service du Premier Coordonnateur s’avéra impuissante à remonter à la source afin d’identifier l’origine de l’appel. Crypté au niveau quantique, celui-ci était intraçable. Une ombre passa sur le visage de Belganov, dont les traits ridés étaient plus creusés encore qu’à l’accoutumée. Ces derniers jours avaient été harassants. La nouvelle de la défaite de Grendchko et des Fengirs, et de la capture de la flotte entière de Nadar par les Réfractaires, avait bien sûr eu un formidable effet euphorisant. La succession de victoires sur Nadar rendait d’autant plus difficile de garder sa lucidité dans ces moments. Grâce à la prise du plus névralgique d’entre eux, les centres opérationnels des Fengirs étaient tombés les uns après les autres. La liesse le disputait parmi le peuple à un immense ébahissement.
Tout cela était bien beau, mais depuis sa nomination en tant que Premier Coordonnateur par intérim, Belganov voyait les responsabilités s’entasser sur ses épaules comme autant de briques menaçant de l’enterrer pour de bon. Depuis qu’il était devenu le leader des Réfractaires, il s’était habitué à l’idée de devoir assumer des charges bien plus diverses que sa formation d’origine. Il s’était donc préparé de manière intensive, et son augmentation était une ressource précieuse — mais il y avait des limites.
L’appel de l’Exarque venait le ramener à une réalité abrupte. Il eut une pensée inquiète pour Naldeia et Jaynak. Tous deux avaient embarqué dans le transporteur fengirien de la commandante Shaella McGinnis, de l’Angle M. Naldeia devait coordonner la flotte des Nadariens avec les forces de la Confédération des Planètes Unies, en prévision des représailles que l’Expansion ne manquerait pas d’exercer sur Nadar. Quant à Jaynak, inquiet pour son frère Merek, il comptait rallier au plus vite la flotte de retour du système d’Ixion. Belganov et Shaella avaient convenu de garder secret le rôle joué par l’Angle Mort dans les derniers événements — l’organisation tenait à sa clandestinité.
En ce qui concernait la Confédération des Planètes Unies, une période de préparation du peuple était nécessaire pour annoncer l’alliance avec l’ennemi de naguère.
Belganov se caressa le menton entre l’index et le pouce. Cet appel pouvait laisser entendre que les Ektrims surveillaient de beaucoup plus près Nadar qu’il ne l’avait cru, auquel cas…
Une icône clignotante interrompit le cours de ses réflexions. Halnev, le Premier Guide Communiant, cherchait à le joindre.
« Premier Coordonnateur, dit Halnev, dont l’hologramme se matérialisa devant Belganov, nous avons réussi à ouvrir l’accès aux sous-sols et à pénétrer dans un centre de contrôle indépendant du reste de la base. L’équipe spéciale d’intervention vient de le pirater. En ce moment même, notre IS récupère les secrets des entrailles de cette prétendue ambassade.
– Très bien, j’arrive. » Belganov coupa la communication avant que Halnev ne puisse émettre d’objection.
Dans le rapport qu’il avait envoyé, l’androïde Fal avait signalé l’existence de ces sous-sols. Il fallait cependant disposer d’une clé de décryptage ektrim pour y pénétrer, faute de quoi Fal avait indiqué une probabilité de 90 % pour que les sous-sols soient piégés et explosent. Avant de quitter la planète, Shaella et son équipe avaient fourni aux Réfractaires une série de clés ektrim connues de leurs services. Celles-ci devaient servir de base pour décrypter le verrou de l’ancienne ambassade fengirienne. Les principales Intelligences Synthétiques de Nadar avaient été mises à contribution pour résoudre le problème en douceur, et le succès était au rendez-vous. Aller sur place comprenait une part non négligeable de risque en cas de traquenard, néanmoins Belganov tenait absolument à découvrir l’endroit de ses propres yeux. Ce sous-sol allait peut-être devenir l’aboutissement de sa carrière — bien plus encore que son poste de Premier Coordonnateur par intérim.
Il demanda à ce qu’on lui prépare son flotteur. Plusieurs drones l’accompagnèrent ainsi que deux gardes de sa sécurité personnelle.
Après avoir vécu dans l’ombre pendant si longtemps, Belganov avait du mal à se faire au luxe de précautions dont il était entouré, davantage qu’à la majesté des lieux environnants. Il fallait par exemple que l’on vérifie systématiquement que ses moyens de locomotion n’aient pas été piégés, sans parler des encombrantes escortes permanentes, bien sûr.
Un tripode le conduisit avec ses gardes à son flotteur, dont le cockpit était opaque de l’extérieur. Quatre autres engins identiques partirent en même temps que lui afin de déjouer un éventuel attentat sur sa personne. Le trajet fut bref. Depuis les airs, Belganov vit une foule de gens se presser à l’entrée du grand bâtiment rectangulaire. A présent que les Fengirs avaient été vaincus, la curiosité au sujet de l’ambassade si longtemps interdite était vive. Pour l’instant toutefois, Belganov faisait défendre les accès par des gardes assortis de droïdes de sécurité. Ce n’était pas la plus populaire des mesures, mais il y avait des moments où le respect de l’ordre et de la discipline devait prévaloir. Le peuple devait comprendre que la victoire des Réfractaires ne signifiait pas l’anarchie et le chaos.
Les flotteurs du Premier Coordonnateur et de son escorte se posèrent sur une plate-forme rétractable de taille moyenne. D’autres gardes l’accueillirent à l’intérieur. Belganov gardait une apparence de sérénité en arpentant les couloirs, puis en empruntant une navette, bien qu’il ait rarement éprouvé autant d’impatience. Sur les murs, des traces noires et des pans de métal tordus racontaient leur histoire. Des équipes de droïdes s’affairaient à remettre les lieux en état. Bientôt, les derniers vestiges des combats disparaîtraient. Les holoprojecteurs simulant l’environnement des Fengirs étaient pour l’instant inactifs mais pourraient être rallumés en cas de visite touristique de l’endroit, à condition de s’avérer inoffensifs.
Deux gardes étaient postés à l’entrée du sous-sol. Ils saluèrent respectueusement le Premier Coordonnateur par intérim, lui livrant le passage vers l’ouverture béante qui avait remplacé la trappe parfaitement camouflée. Un éclat bleuté révélait la fonction antigrav du conduit. Belganov percevait la nervosité des soldats autour de lui — sa vie comme celle des membres de son escorte allait dépendre d’une technologie fengirienne. Sans hésiter, il accomplit l’enjambée qui le positionna au centre du vide. Quatre des soldats s’empressèrent de le rejoindre. L’attente ne dura que deux secondes avant que les parois ne se mettent à défiler à la verticale. Ils atteignirent le sol avant même de l’avoir réalisé.
Des robots multifonction servant de machines-outils étaient alignés, inertes. Sur les murs, des lignes couvant d’un feu orange encadraient des séries de casiers. Belganov s’approcha de l’un d’eux et essaya de l’ouvrir, sans y parvenir.
« Nous n’avons pas réussi non plus, dit l’un des soldats. Cela s’opère sans doute à partir de la salle de contrôle. »
Belganov fit signe de l’y conduire. En chemin, ils tombèrent sur Halnev qui arrivait en sens inverse. La nervosité visible sur le visage du Premier Guide Communiant devait égaler la sienne, songea Belganov. Halnev brandit une tablette.
« Notre IS a interfacé les commandes de cette usine là-dessus. Ces robots fabriquent des drones », expliqua-t-il en désignant les rangées de structures entourées de multiples bras articulés.
A son tour, il s’approcha de l’un des casiers. Il consulta sa tablette, fit défiler les icônes et effleura l’une d’elles. Des nombres apparurent sur les casiers. Halnev sélectionna sur sa tablette le nombre en face d’eux.
Le casier correspondant glissa vers eux. A l’intérieur, il y avait un étrange mini-drone. Les protubérances qui le recouvraient faisaient penser à des nœuds, et sa coque s’avérait quasi transparente. Effilé sur le devant, il comportait une aiguille si fine à son extrémité que la pointe en devenait presque invisible.
« Juste un instant, je vais en prendre le contrôle, dit Halnev. Voilà. »
Le mini-drone fut tout à coup parcouru de courants bleutés le long de ses « nœuds ». Il s’éleva en l’air sans produire aucun bruit. Les soldats autour d’eux échangèrent des regards nerveux. L’aspect de la chose était indéniablement menaçant.
« L’IS vient de me suggérer une fonction en la faisant clignoter. Essayons. » Halnev effleura une nouvelle icône.
Le mini-drone disparut. Plusieurs exclamations étouffées retentirent. Belganov approcha sa main de l’endroit où s’était trouvé l’engin. Il en perçut les contours. « Ils ont donc la faculté d’occultation, et cette aiguille à l’extrémité…
– L’IS me signale une icône d’analyse de contenu du drone, dit Halnev.
– Allez-y », ordonna Belganov.
Projeté par la tablette que tenait Halnev, l’hologramme qui apparut avait la forme d’une larve aux anneaux argentés, en tout point similaire à celle qui avait été révélée au Premier Coordonnateur à bord du Rapier. Un frisson de contentement intense parcourut Belganov. Les soldats écarquillaient les yeux en contemplant la morphologie étrange. Le silence était absolu.
« C’est donc ainsi qu’ils procédaient, fit Belganov au bout de quelques instants.
– Vous pouvez développer, professeur ? » demanda Halnev. Par réflexe, il était revenu à l’ancien titre de Belganov.
Le Premier Coordonnateur hocha la tête avant de désigner de l’index un emplacement sur l’arrière de son crâne. « C’est ici que se trouve notre point faible. Un espace infime entre deux zones de notre cortex. Aucun nerf n’y est relié — si vous appliquiez une aiguille sur ce point précis, je ne sentirais rien.
– Vous voulez dire que ce drone…
– L’image que vous avez devant vous, cette larve, est le fameux nanite conçu par les ektrims. Les mini-drones occulteurs fabriqués ici en contiennent tous au moins un. Vraisemblablement beaucoup plus. Peut-être des millions. Si mes prévisions sont exactes, les mini-drones ne se contentaient pas de pénétrer subrepticement dans les Cavernes d’Ambre de notre planète pour nous injecter leur cargaison au moment suprême où notre conscience se trouvait dans la matrice. Leur aiguille devait leur permettre d’analyser notre sang, et de le comparer en quelques fractions de seconde à leur base de données afin de savoir si l’ADN correspondait à un individu déjà contaminé par un nanite. Ainsi, les mini-drones pouvaient passer à la cible suivante si c’était le cas. Dans le cas contraire, ils procédaient à l’injection. C’est la preuve formelle que nous recherchions. »
Certains des soldats se mirent à contempler l’étendue des casiers alentour. Belganov songea qu’il y avait là de quoi infecter la planète entière. Les drones devaient être transportés dans les principales villes par les Fengirs eux-mêmes, qui les récupéraient une fois leur tâche effectuée. Grâce à cette usine secrète, chaque nouvelle génération de Nadarien se retrouvait contaminée, dès que les jeunes étaient en âge de communier avec l’argelen.
« Nous avons maintenant le moyen de contrer les rumeurs complotistes qui se sont répandues depuis que nous avons annoncé l’existence de ces nanites, dit Belganov. Dès que la base sera remise en état, nous organiserons des visites guidées. Il y aura aussi une reconstitution holographique visitable par tous, à tout moment. Nous ferons en permanence la démonstration de l’existence de ces drones et de leur fonction d’occultation. Les nanites ne peuvent être observés à l’œil nu, mais le caractère exotique des icônes utilisées par les ektrims, ainsi que leur technologie, devrait convaincre le plus grand nombre.
– Cette technologie ne risque-t-elle pas d’être subtilisée pour être employée de nouveau à des fins néfastes ? demanda Halnev.
– C’est un risque, mais elle est si avancée qu’elle ne peut être répliquée facilement. Nous devrons établir une sécurité draconienne au moment des visites, qui seront de toute façon interdites aux aliens. Bien évidemment, le centre de contrôle ne sera accessible que par du personnel autorisé. Nous allons, je pense, devoir développer une industrie d’augmentations. A terme, ceux parmi nous qui le désirent pourront être équipés de nanites capables de détecter ces parasites ektrim. Cela devrait limiter la paranoïa des gens.
– L’IS m’a également confirmé que ces parasites ont une fonction d’autodestruction. Si elle n’a pas été activée jusqu’à présent, c’est bien que ce centre était le seul habilité à envoyer cet ordre, et qu’il n’a pas reçu les alertes prévues à cet effet. Notre plan a donc parfaitement réussi.
– C’est un immense soulagement, conclut Belganov. Nous allons enfin pouvoir procéder en toute sécurité au retrait parmi la population des nanites anti-ektrim en même temps que des parasites qu’ils ont capturés. »
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Retrouvez les cinq premiers chapitres en cliquant sur ce lien.
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