jeudi 13 avril 2023

Artiste-auteur et URSSAF : un exemple concret

Au mois d'avril, l'URSSAF demande aux artistes-auteurs dont c'est la première année d'activité de déclarer une estimation de revenus pour l'année en cours. Il est ainsi possible d'entrer plusieurs estimations pour se faire une idée. L'URSSAF envoie ensuite les sommes à payer en format PDF dans la messagerie. Il faut faire attention, car le premier versement aux URSSAF doit être vite effectué, avant le 14 avril. Pour cet article, j'ai donc pris un exemple précis parmi ces estimations. Cela me permet d'obtenir une réponse plus précise et officielle que celle de mon article précédent sur le sujet, basée sur un forfait de début d'activité. 

Pour cet essai, j'ai indiqué la somme de 9500 € de bénéfices net sur l'année entière. Aussi ma surprise a-t-elle été très grande quand le document URSSAF est arrivé. Celui-ci indique ainsi des revenus estimés en bnc (bénéfices non commerciaux) de 10 925 €, soit une forte majoration par rapport à ce que j'ai indiqué. J'en ignore la raison.

Selon le principe du versement à l'URSSAF des cotisations dès le premier euro gagné, la somme totale à verser en un an est de 1770 €.


Ce sont donc les fameuses cotisations vieillesse, maladie, contribution sociale généralisée, contribution au remboursement de la dette sociale et contribution à la formation professionnelle. 

Quand j'étais salarié, je me souviens, je n'étais pas soumis à l'impôt sur le revenu en travaillant pour Pôle emploi, car mes revenus étaient trop faibles, de l'ordre de 1300 € par mois. 

En me mettant à mon compte, si je touche environ 11 000 € dans l'année, je dois verser environ 1800 € de cotisations. Vous voyez la différence? 

"Mais Alan," me direz-vous, "Pôle Emploi reversait à l'URSSAF l'équivalent de ton salaire en cotisations! Toi, en tant qu'indépendant, tu es favorisé, tu dois reverser beaucoup moins!"

Une grande faveur en effet que celle-ci. Une grande fierté aussi pour certains, de participer eux-mêmes à cette grande et glorieuse machine française de l'assurance vieillesse, et en particulier de l'assurance vieillesse dédiée aux auteurs, j'ai nommé la magnifique Agessa, qui bien sûr n'a jamais fait l'objet du moindre scandale financier. 

A condition bien sûr que cet argent que l'on vous prend ne vous serve pas à vivre. A manger, à vous vêtir, à vous soigner, à vous transporter d'un lieu à l'autre... A condition de ne pas toucher au vital. 

En admettant que Pôle Emploi ne puisse plus payer les cotisations URSSAF. En admettant que ce soient aux salariés de les payer. Vous pensez qu'ils le feront? 

Non, bien sûr, parce qu'ils ne pourraient plus vivre. Ce serait ou bien la révolte, ou le suicide collectif. Qu'est-ce que cela signifie? Que les entreprises paient de grosses cotisations parce qu'elles le peuvent. Elles dégagent des chiffres suffisants pour le faire. C'est ce qu'on appelle se baser sur la réalité, et non sur une théorie ou un dogme.

Pourquoi y a-t-il un deux poids deux mesures par rapport aux gens qui n'ont pas à payer l'impôt sur le revenu en raison de revenus trop faibles, et les gens à leur compte qui doivent payer des charges contributives, quel que soit leur revenu? Parce que les gens à leur compte sont des indépendants? Trop indépendants? Et que l'indépendance, ça se paye?

Parce que là j'ai pris l'exemple de 9500 € en un an, mais imaginons une année où ça se passe plus mal que ça au niveau des ventes. Genre, une année covid. Imaginons une année où le bénéfice net sur l'année soit de 4750 €, soit moins qu'un RSA. Eh bien dans ce cas de figure, les cotisations seront aussi divisées par deux, avec 885 € à payer. 

Allez dire à quelqu'un au RSA de verser 885 € de cotisations à l'Etat sur une année, vous allez voir comment vous allez être reçu...

Nous sommes donc dans une formule dogmatique qui ne pourra évoquer aux médiévistes parmi nous qu'une époque: les temps féodaux. Des temps où le seigneur envoyait son percepteur vous prendre deux sacs de farine, même si vous n'aviez que douze sacs de farine pour tenir l'année entière. Même si, en cas de mauvaise récolte, vous n'en aviez que six... 

A croire qu'il y aurait pour les gens du gouvernement différentes catégories de personnes. Les actionnaires majoritaires qui appartiendraient à la grande bourgeoisie ou à la noblesse, les salariés qui appartiendraient à la classe moyenne, et le bas peuple des artisans et gens au RSA. 

Une catégorisation qui ne fait bien sûr que renforcer, dans mon esprit, l'impératif d'un revenu universel inconditionnel, tant les différences peuvent se creuser dans notre société de manière tout à fait dogmatique, par la perversion d'un système qui, à l'origine, se voulait généreux et solidaire.  

[EDIT 24 avril 2023] : si vous êtes dans le statut artiste-auteur, attention aux arnaques sur l'enregistrement de votre société. Celle-ci ne coûte rien, comme le stipule le site officiel, dans le cadre d'une micro-entreprise comme une entreprise d'autoédition. La requinerie étant ce qu'elle est, vous risquez de recevoir par courrier postal une demande annuelle de cotisations de 275 € d'une soi-disant société indépendante d'enregistrement qui vous permet de recevoir une newsletter trimestrielle.

Article précédent sur le même sujet : Combien ça coûte un n° de SIRET d'artiste-auteur?

 

jeudi 6 avril 2023

Démocrature

Gestion de la crise des gilets jaunes, de l'hôpital, de la réforme des retraites, usage démesuré du 49.3, affaire McKinsey, droits de l'homme en France, nombre de membres des gouvernements Macron traduits en justice, recul de la France dans le classement des pays les moins corrompus, montée dramatique, historique de l'extrême droite, les signes sont nombreux à montrer que la France est entrée en démocrature. De deux choses l'une, ou bien il s'agit d'une démocratie qui bascule dans la dictature, ou bien d'une dictature qui se donne des airs de démocratie. Le fait que Macron soit le dirigeant européen qui ait le plus longtemps cherché à appeler Poutine au téléphone, même après les horreurs de Boutcha, n'est pas là pour rassurer. Jusqu'à son voyage pour la Chine où il prend pour prétexte la résolution de la guerre en Ukraine, en amenant avec lui Ursula Von der Leyen comme caution morale, mais aussi et surtout un aéropage de soixante chefs d'entreprises.

Entre dictateurs, on se connaît: Macron sait très bien qu'il n'obtiendra pas de la Chine qu'elle arrête de commander des millions de tonnes de pétrole à la Russie pour alimenter son effort de guerre. Il sait aussi que même s'il obtient de Xi Jinping qu'il passe un appel téléphonique à Volodymyr Zelensky, ce sera uniquement de l'affichage et ça ne servira rigoureusement à rien. Il sait que la Chine, l'ami indéfectible de la Russie, ne peut être un négociateur dans la guerre en Ukraine.

Alors oui, il est possible que la Chine n'arme pas directement la Russie, Pékin cherchant à se montrer en force stabilisatrice et non en pays fauteur de guerre. Mais le fait est que la Chine est en train de surarmer la plus puissante dictature au monde, la nouvelle surpuissance à émerger sur Terre: la Chine.

C'est à dire que l'Empire du milieu tire parti du commerce international, en particulier avec l'Europe et les Etats-Unis pour s'armer de manière disproportionnée. Dans les années 90, il pouvait y avoir encore une comparaison entre le budget de l'armée française et celui de la Chine. De nos jours c'est fini, la France est larguée. 

S'il y a bien une leçon que l'on doit tirer de la guerre en Ukraine, c'est celle-ci: si vous commercez avec des dictatures, si vous leur fournissez des milliards de dollars, vous alimentez votre prochaine guerre. L'Allemagne le sait bien. L'Europe aussi. 

Plutôt que d'amener des chefs d'entreprise en Chine, notre traître national, Macron, devrait faire le contraire. Les dissuader de commercer avec l'Empire du milieu. Leur faire comprendre que la Chine n'a bafoué les droits de l'homme que depuis trop longtemps. Qu'on ne peut plus cautionner un tel modèle. Que l'on ignore tout des horreurs commises en Chine à cause de la chape de plomb sur l'information. Mais bien sûr, on sait tous où Macron se met les droits de l'homme...

Il est impératif que l'Europe toute entière réorganise son modèle économique de fond en comble. Avant la guerre, on pensait impossible de se passer du gaz et du pétrole russe. La réalité prouve que nous avons su nous en passer. Evidemment que ce sera extrêmement dur. Mais ce sera toujours mieux qu'une guerre. Il est où le temps où l'on disait que les imprimantes 3D pouvaient remplacer l'ouvrier chinois? 

Il n'y a pas que les Chinois qui produisent des puces pour les smartphones: il y a Taïwan, la Corée du Sud, Singapour... Et ce ne devrait pas être impossible de faire nos propres smartphones en Europe, non? Les gens vous répondront qu'on est dans le domaine du Yakafokon. Jusqu'à ce qu'il y ait une guerre. Alors, on s'aperçoit que ce que l'on croyait impossible devient tout à coup envisageable. 

L'Europe doit se préparer à une guerre avec la Chine. Une guerre qui engloberait grosso modo La Russie, la Chine, la Corée du Nord, l'Iran, l'Arabie Saoudite et peut-être l'Inde contre le bloc occidental et peut-être certains pays d'Asie qui nous rejoindraient. Xi Jinping veut la guerre. Il est en train d'armer la Chine comme quelqu'un qui a décidé qu'il y aurait la guerre. Le seul moyen d'espérer le faire fléchir dans sa résolution, c'est de lui retirer les barreaux de l'échelle qui lui permettent de se hisser en tant que superpuissance. Il ne tient qu'à nous.

dimanche 2 avril 2023

Ursula montre la voie

Il faut toujours suivre la Grande Ourse pour trouver son chemin. En 1974 dans son roman The Dispossessed, bien avant que l'autoédition ne devienne aussi populaire, la romancière de Science-Fiction Ursula Le Guin a montré la voie à tous les auteurs autoédités. 

He was therefore certain, by now, that his radical and unqualified will to create was, in Odonian terms, its own justification. His sense of primary responsibility towards his work did not cut him off from his fellows, from his society, as he had thought. It engaged him with them absolutely. -- Ursula Le Guin, The Dispossessed, 1974

Il était par conséquent certain, à présent, que sa volonté radicale et sans réserves de créer était, en termes Odoniens, sa propre justification. Son sens de la responsabilité première envers son œuvre ne le coupait pas de ses semblables, de la société, comme il l'avait cru. Il l'engageait absolument avec eux. -- Ursula Le Guin, Les Dépossédés, 1974

Tel est donc le magistral coup de pied qu'Ursula Le Guin envoya au syndrome de l'imposteur dans son roman du cycle de Hainish Les Dépossédés, en 1974. Bien sûr, la phrase est prise en dehors de son contexte: elle s'applique ici au théoricien scientifique Shevek et non à un auteur. Néanmoins, on peut facilement l'étendre à tous les auteurs autoédités, ce que je m'empresse ici de faire. 

C'est peut-être parce que mon frère aîné est chercheur en astrophysique, mais j'ai toujours assimilé notre travail d'auteur à un travail de recherche. Depuis que je connais l'existence des expériences de pensée d'Einstein, j'ai tendance à rapprocher fortement ce processus de notre processus créatif, à nous autres auteurs. 

Shevek se rapproche pour moi par certains côtés d'un auteur autoédité: il s'agit d'un scientifique de haut vol dont la science ne sert à rien à la société, car le niveau technologique de son monde ne lui permet pas de mettre en pratique ses découvertes théoriques par le truchement de l’ingénierie. Et du coup, sa société a tendance à l'employer à des tâches bassement matérielles, sans exploiter son véritable potentiel. C'est pourquoi Shevek va devoir s'exiler pour se réaliser.

Nous autres auteurs autoédités sommes reconnus pour notre travail et notre vaillance par une grande majorité de lecteurs. Ce n'est donc pas tant au niveau de la société que le bât blesse qu'au niveau de nos pairs qui font le choix de l'édition traditionnelle. Et bien sûr de l'édition traditionnelle elle-même et par extension, d'une bonne partie des professionnels de la chaîne du livre.

La société est en effet bâtie de telle manière que ce sont les branches professionnelles qui se structurent afin de filtrer les membres de chaque profession par la sélection, de manière à légitimer auprès de la société ceux qui sont censés être les plus doués.

C'est cette fonction de légitimation, de gardien du portail, que l'autoédition enjambe allègrement pour rapprocher les auteurs de leur public. 

Ce que ne nous dit pas Ursula Le Guin est en l'occurrence aussi important que ce qu'elle nous dit. Elle ne nous dit pas que la justification de la volonté de créer de Shevek est le fait que Shevek soit doué, qu'il soit un chercheur talentueux. Elle ne nous dit pas, en d'autres termes, que Shevek a le droit de créer parce qu'il est doué ou compétent. Non. Elle nous dit que la volonté de création emporte sa propre justification.

Et ça, chers amis victimes du complexe de l'imposteur, doutant de votre propre talent ou bien de la reconnaissance par vos pairs, ou par la société, de votre talent et de vos compétences, c'est la clé. Et j'ajouterais personnellement que cette justification, pour interne qu'elle puisse paraître, devra bien un jour ou l'autre être reconnue officiellement par la société.

dimanche 19 février 2023

Du Rêve à la Réalité

Mon dernier ebook reprend la plupart des articles de ce blog. Il pourra tout aussi bien susciter l’intérêt de confrères auteurs ou artistes, qu’ils soient établis ou en devenir, que des personnes désirant mieux connaître mon parcours et l’évolution de mes idées. 

« Comment je suis passé d’auteur wannabe en 2008, se réservant encore la possibilité d’être publié traditionnellement, à un romancier autoédité à temps plein dès 2014, et l’assumant pleinement. Avec pour l’instant au compteur six romans dont quatre traduits en anglais, et deux recueils de nouvelles, le tout vendu à plus de 12 500 exemplaires papier et plus de 5000 ebooks. Entre 2008 et 2023, quinze ans d’apprentissage, d’expérimentations, de combats... et de dédicaces ! Quinze ans de magnifiques rencontres avec les lecteurs. Comment, d’auteur militant pour la cause des auteurs autoédités, mais ne les représentant à aucun moment, j’en suis venu à me ranger derrière l’idée de revenu universel inconditionnel, qui me semble à présent la seule idée valable pour une vraie justice sociale pour tous. En découvrant cette très large sélection de 193 articles de mon blog, émaillés de conseils pour les auteurs, vous verrez combien l’idéalisme se confronte chez moi à cette volonté de mesurer mes idées à l’aune de la réalité du terrain. Le principe d’imposer un rapport de force favorable aux auteurs coule alors de source. Le chemin que je vous propose d’arpenter avec moi vous conduira ainsi du rêve à la réalité. » – Alan Spade

 

Kobo   La Fnac  Amazon


C’est en terminant l’article au sujet d’Edgar P. Jacobs que m’est venue l’idée de ce livre synthèse de mes articles de blog. J’ai pensé que l’article serait une belle conclusion de ce parcours d’auteur qui a duré, pour l’instant quinze ans.

Le livre pourra tout aussi bien susciter l’intérêt de confrères auteurs ou artistes, qu’ils soient établis ou en devenir, que des personnes désirant mieux connaître mon parcours et l’évolution de mes idées.

La  sélection de 193 articles de ce blog y apparait dans l’ordre chronologique, du plus ancien au plus récent. Comme ils sont rarement reliés entre eux, vous avez la possibilité de picorer, d’aller de l’un à l’autre via la table des matières de l’ebook. Les sujets traités tournent le plus souvent autour de la défense des intérêts des auteurs autoédités, de conseils à mettre en pratique, mais peuvent parfois s’en écarter. On trouvera par exemple aussi bien des sujets de société que des articles d’opinion. Attention, les liens ne sont pas fonctionnels.

On pourra s’étonner que le livre, référencé par Kobo comme comptant quelque 900 pages et 208 000 mots, ne soit vendu qu’à 0,99€ - à l’exception d’Amazon, pour lequel je n’ai pas eu d’autre choix que de le mettre à 2,99€ (en attendant un éventuel alignement des prix par la plate-forme). C’est que le sujet traité, la défense des auteurs, me tient particulièrement à cœur.

Le livre m’a demandé trop de travail de correction pour que j’en fasse un ebook gratuit, mais je sais pertinemment qu’il y a nettement plus de gens qui vivent de l’exploitation du rêve des auteurs que d’auteurs qui vivent de leur rêve. Donc, en mettant l’ebook à si bas prix, je n’ai pas voulu me situer dans la première catégorie, ou en tout cas, le moins possible.

En cela, je reste conforme à la philosophie de mon blog, sur lequel ne figure aucune publicité, et dont l’un des objectifs est d’informer sur la condition d’auteur.

Alors bien sûr, je n’aime pas l’idée de brader mon travail, mais je suis également réaliste : mes ebooks se vendent très nettement moins que mes livres papier, et un ebook racontant le parcours d’un auteur autoédité n’a pas vocation à vendre de manière délirante (ouh, l’euphémisme!). Et ce d’autant que l’intégralité du contenu du blog demeure gratuite.

Pourquoi, me direz-vous, une publication uniquement sous format ebook et non papier pour ce livre ? Parce que je me vois avant tout comme auteur de fiction. Je ne me verrais pas dédicacer Du Rêve à la Réalité, ce qui ne signifie pas bien sûr que l’ebook n’a aucune importance à mes yeux – loin de là.

L’intérêt de cet ebook est triple, à mon sens : synthèse du blog Alan Spade, lecture linéaire d’un bout à l’autre, et possibilité de navigation d’un article à l’autre beaucoup plus aisée que sur le blog. 

Si vous vous intéressez à mon parcours, ou désirez témoigner votre soutien à ce blog, n'hésitez pas à le télécharger!

vendredi 3 février 2023

L'étonnant Monsieur Jacobs

Superbe album que cet Edgar P. Jacobs, Le Rêveur d'Apocalypses, de François Rivière et Philippe Wurm. Illustrations magnifiques, tellement fidèles au style de Jacobs, et un scénario qui a le mérite de garder un certain rythme alors qu'il raconte une histoire non fictive, celle de la vie de l'auteur Edgar P. Jacobs, créateur de la série Blake et Mortimer. Pas un mince exploit! Ceux d'entre vous qui lisent ce blog me connaissent, j'aurais souhaité que le scénario aille au-delà des petites piques contre les éditeurs, au-delà de cette amertume voilée que l'on perçoit aussi dans l'album L'Opéra de papier d'Edgar P. Jacobs. C'est à cela que va servir ce billet, à vous donner mon point de vue sur Jacobs et le monde de l'édition.

Mon père, qui a épousé une Belge, adorait la BD franco-belge, mais a échoué à percer dans ce domaine. Il a vécu de sa plume, mais juste en temps que dessinateur industriel, à son grand regret. Je suis moi-même né à Quito, en Equateur, ce qui explique que cette planche de BD de mon père, qu'il n'a jamais vendue, évoque les Incas. 

Plus tard, de retour en France, nous avions une cave entière remplie de bandes dessinées, et j'adorais les Edgar P. Jacobs, non seulement en raison de ses dessins, mais aussi de par la science-fiction, l'aspect littéraire de ses récits, très proches de Jules Verne, le fantastique que j'y retrouvais, et même l'aspect policier. 

Science-fiction, fantastique, policer/thriller, ça ne vous rappelle rien? Ce sont les trois genres dans lesquels j'écris. Il y a sans doute du Rayon U dans la Trilogie Ardalia, du Secret de l'Espadon dans les Explorateurs, de la Marque Jaune dans Memoria, et de l'Affaire du Collier dans Passager clandestin ou Les Nouveaux Gardiens. Quant au Mystère de la Grande Pyramide, on peut y déceler des traces de Fantasy dans ces quelques mots, "Par Horus demeure!"

J'ai gardé de toutes mes lectures de BD une écriture assez visuelle. Et même si Edgar P. Jacobs était plus un auteur d'anticipation que de Science-Fiction de type Space Opera, même s'il ne donnait aucune place ou presque aux personnages féminins, c'est l'un des auteurs "grand public" dont je me sens le plus proche du point de vue des thèmes abordés. 

J'ai, d'après mes lecteurs, une imagination fertile. Cela étant, dans mon parcours, et en particulier dans mon parcours d'auteur autoédité, j'ai privilégié la confrontation avec la réalité brutale plutôt que le rêve. Je tenais d'autant plus à garder les pieds sur terre que j'ai très tôt perçu que le rêve de vivre de sa plume, pour nombre d'auteurs, se transformait en traquenard tendu par les éditeurs. 

Tout auteur qui espère devenir riche par sa plume a de très fortes chances, devant la réalité, de déchanter très rapidement, et de comprendre l'aspect sacerdotal, voire stakhanoviste pour certains, du métier. Pour résumer, si vous voulez gagner beaucoup d'argent, mieux vaut devenir banquier ou trader. 

En savourant Edgar P. Jacobs, Le rêveur d'apocalypse, puis Un opéra de papier, j'ai gardé à l'esprit l'exemple que constitue Jacobs pour des générations d'auteurs de BD comme mon père. L'idée qu'il est l'un des deux fondateurs, avec Hergé, de la BD belge, devenue ensuite franco-belge. Qu'il est au sommet de la hiérarchie, et donc, de la chaîne alimentaire. Ses albums, depuis mon enfance, ne figurent-ils pas en bonne place dans les centres commerciaux et librairies?

Aucune information ne figurant sur le nombre d'albums Blake et Mortimer vendus du vivant de Jacobs dans Le rêveur d'apocalypse et Un opéra de papier, cela m'a amené à faire des recherches sur Internet. Or, je n'ai pas réussi à accéder à l'information, même en interrogeant Chat GPT. Quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup... A qui profite cette ignorance du nombre de ventes, si ce n'est à ceux qui ont édité Jacobs de son vivant. C'est le même phénomène que j'ai observé, d'ailleurs, en essayant d'apprendre le nombre de ventes des albums Blueberry: l'absence de données. 

Seul élément que j'ai pu récupérer sur ce blog, en 2004, les droits dérivés sur l'œuvre de l'auteur s'élevaient à 16 millions d'euros.

Mais en a-t-il profité? Quel était donc le niveau de vie d'Edgar P. Jacobs, jusqu'à sa mort en 1987 ? Là encore, les indices sont très peu nombreux dans Le rêveur d'apocalypse et Un opéra de papier. Néanmoins, ils existent, et me font dire que le niveau de revenu de Jacobs se situait juste au-dessus du seuil de pauvreté. Cela vous choque? 

Issu d'une famille pauvre, Jacobs n'a pas bénéficié de grands héritages ni d'un mariage lui assurant la fortune. Il n'a donc obtenu pour patrimoine que ce qu'il pouvait acquérir en gagnant sa vie par son art. Sa carrière en tant que figurant, puis chanteur lyrique, nous apprend que Jacobs avait une aspiration à la célébrité que partagent de nombreux artistes. Je pense qu'en raison même de cette aspiration, et aussi parce qu'il rechignait à parler argent, il n'a jamais cherché à comprendre la dimension économique de son travail. 

A ce sujet, dans son interview de 1975 de plus de deux heures avec François Rivière, Jacobs disait, en évoquant son travail aux côtés d'Hergé dans le journal Tintin : "avant tout, on cherchait à faire du bon travail, et la question de l'argent venait après. Comme on dit, c'était le bon temps". C'est le seul passage de cette longue interview dans laquelle Jacobs évoque l'aspect financier, et on sent une désinvolture qui n'augure rien de bon pour l'aspect matériel des choses.

Jacobs à ses débuts, donc, n'a pas gagné beaucoup en tant que chanteur lyrique, non en raison de l'absence de talent, mais à cause de circonstances défavorables, et en particulier aux chanteurs belges. Il s'est reconverti dans le dessin, et a publié dans Bravo, qui imprimait à 300 000 exemplaires. Le Rayon U n'est sorti qu'en version feuilleton jusqu'à la date tardive de sa parution en album, dans les années 70. 

Le Secret de l'Espadon est sorti de 1946 à 1949 dans le journal Tintin, et ses deux tomes en 1950 et 1953 en album. Je pense qu'il s'est bien vendu, même si la carrière de Jacobs ne décolle réellement qu'avec Le Mystère de la Grande Pyramide, dont les albums sont parus en 1954 et 1955.

Dans un Opéra de papier, paru en 1981, Jacobs dévoile un premier indice important: au cours de sa préparation du Mystère de la Grande Pyramide, il n'a pas pu se rendre en Egypte y faire de repérages faute de moyens financiers ("par suite de conjonctures financières défavorables" est l'expression qu'il utilise dans Un opéra de papier). Ce qui signifie que son éditeur ne pouvait ou ne voulait lui régler ses frais, et que Jacobs lui-même n'avait pas les moyens de voyager. C'est grâce à une "jeune femme de la haute société égyptienne" qu'il a obtenu une bonne partie de sa documentation. Ce qui est assez sidérant, quand on y pense.

Toujours dans le même album biographique, on apprend que ce n'est qu'en 1953, à l'âge de 49 ans, que Jacobs a "étrenné" sa première voiture, une 4 CV Renault, voiture qui ne fleure pas le grand luxe, même pour l'époque. Si l'on ramène le prix de ce modèle à la valeur actuelle, on est à un peu plus de 6000 € pour du neuf. 

Je veux dire même moi, un auteur autoédité inconnu, me suis acheté (certes avec l'aide de mon épouse) à 48 ans une voiture de meilleur standing.

Autre indice plus concluant encore, la maison dans laquelle Edgard P. Jacobs a vécu de 1955 jusqu'à sa mort en 1987. 

Cette maison du Bois des Pauvres a été purement et simplement détruite peu après la mort de Jacobs, ce qui ne laisse pas augurer d'un palace, ou même simplement d'une maison cossue. Le fait que lui et sa femme n'aient jamais déménagé laisse penser que leur fortune ne s'est pas accrue au point d'envisager de le faire. 

Il est possible que sur la fin de sa vie, Edgar P. Jacobs ait gagné un peu plus, car juste après la parution d'Un opéra de papier, il a décidé de s'autoéditer en 1982, avec la création des Editions Blake et Mortimer. Le fait qu'il ait choisi de s'autoéditer, comme a d'ailleurs pu le faire également Uderzo à un certain moment, est un indice certain qu'il n'était pas satisfait de ses revenus d'auteur. Il a pu gagner davantage vers la fin de sa vie, mais décider de ne pas déménager par attachement à son domicile. Il faut signaler toutefois que même en autoédition, Jacobs a continué à passer par des intermédiaires, alors que le principe même de l'autoédition est de se passer du plus grand nombre d'intermédiaires possible. 

Pour un auteur francophone belge, le désir d'agrandir son marché en diffusant aussi bien en France qu'en Wallonie rend plus attractifs les éditeurs qui proposent cela. C'est aussi un point à prendre en compte, et en autoédition, cela rendrait l'intervention d'un intermédiaire indispensable si l'on ne veut pas déménager. Y a-t-il eu, historiquement, une forme de colonialisme économique d'éditeurs ou diffuseurs français par rapport à des auteurs belges? Une sorte de chantage par rapport à l'ouverture à un marché plus vaste? C'est hélas bien possible.

Je suis en tout cas à peu près sûr que, de son vivant, l'un des deux pères fondateurs de la BD francophone s'est fait vampiriser par ses éditeurs. En témoigne la conclusion emplie d'amertume d'un Opéra de papier: "En ce qui me concerne, le bilan final se solde, grosso modo, par plus de soixante années de quête alimentaire, dont trente-six, exclusivement consacrées à cette satanée bande dessinée!"

Jacobs se souvient en revanche avec émotion de sa séquence lyrique, et évoque aussi le "privilège d'être, à la fois l'auteur, l'interprète et le metteur en scène d'un singulier, mais bien passionnant, opéra... de papier." Néanmoins, on sent bien que quelque part, le compte n'y est pas. On a l'impression, chez Jacobs, d'une erreur initiale d'aiguillage, mais nul doute qu'une bonne part de son amertume vient tout de même de l'aspect financier.

Certes, l'argent n'est pas tout. La richesse intérieure compte plus que la richesse extérieure, n'est-ce pas. Et, au cours de sa longue carrière, Jacobs a été en butte à la censure, à une critique que son hyper sensibilité avait du mal à encaisser et digérer, et à son propre perfectionnisme. 

Je me demande si mon père (décédé avant Jacobs, en 1986) a jamais su quelque chose de toutes ces galères, en particulier financières, vécues par Jacobs. Les gens s'imaginent-ils à quel point le grand monsieur, qui a certainement vendu des millions d'albums de son vivant, a été exploité? De nombreux auteurs en herbe fuient comme la peste la confrontation avec la réalité pour préserver leur rêve. Et pourtant, s'ils cherchaient à se documenter correctement, ils réaliseraient que le rapport de force, et s'il le faut, le passage à l'acte en s'autoéditant, sont les solutions pour défendre au mieux son beefsteak. Même, et surtout, pour les "grands", les plus populaires parmi les auteurs. 

Pour des raisons matérielles, dans la BD, l'autoédition est plus compliquée parce qu'il faut imprimer à des milliers d'exemplaires, en offset en raison de l'usage de la couleur qui revient cher, si l'on veut vraiment faire des économies d'échelle. Et la BD est un secteur encore plus concurrentiel que le livre papier. Cela reste néanmoins tout à fait possible, à condition d'avoir une mise de départ suffisante.

Evidemment, nous sommes tous différents. Personnellement, je ne supporte pas l'idée de ce pacte faustien avec un éditeur parasite qui vous tond la laine sur le dos ou vous suce le sang, selon votre préférence métaphorique, en échange de la reconnaissance par le grand public. Le prix à payer, selon moi, est bien trop élevé. Je préfère encore la liberté et l'obscurité.

[EDIT 20/02/2023] : merci à Jean Philippe, qui a pointé mon attention vers ce lien Wikipédia en anglais, qui décrit comment, à la fin des années 70, le dessinateur Giraud et le scénariste Charlier ont dit "merci, tchao", à leur éditeur Dargaud. L'article signale la difficulté pour faire rééditer ailleurs, à l'époque, la série Blueberry. On réalise en le lisant à quel point la motivation était puissante pour les deux compères pour quitter leur éditeur, et aller voir ailleurs, où l'herbe ne pouvait qu'être plus verte...

lundi 16 janvier 2023

Combien ça coûte, un n° de SIRET d'artiste-auteur ?

Le statut d'artiste-auteur permet, pour les auteurs autoédités, d'obtenir un numéro de SIRET. On pourrait penser que dans le cadre de ce statut, l'Urssaf calcule les cotisations en fonction de ce que les auteurs déclarent, et que la somme qu'ils doivent verser à l'Urssaf est le résultat de ce calcul. Que nenni! Il apparaît en réalité que pour les deux premières années, il y a un forfait de début d'activité qui, jusqu'à preuve du contraire, est fixe. Je révèle dans cet article la somme, qui est donc elle aussi fixe, que doivent verser les auteurs pour les deux premières années. 

Il faut savoir que les centres commerciaux Auchan exigent à présent un numéro de SIRET aux auteurs qu'ils reçoivent en dédicace. D'après mes sources, de nombreux auteurs habitués des dédicaces dans ces centres commerciaux, les plus nombreux à accueillir des auteurs (les Carrefour, par exemple, n'accueillent aucun auteur) ont refusé de prendre ce numéro de SIRET, acceptant ainsi de moins travailler chaque année, ou en tout cas de diversifier davantage les endroits où ils dédicacent. 

Et pour cause! Le numéro de SIRET d'artiste auteur revient en effet à 1025 € la première année, et de nouveau 1025 € pour la seconde année d'activité. Voici les documents qui l'attestent. 


Cliquez pour agrandir. Le montant annuel est cerclé de rouge


J'avoue que je n'ai pas tout compris

Le fameux forfait de début d'activité, sur la base duquel sont calculées les cotisations des auteurs, est d'après ce document de 6762 €. Problème: lorsque je vais sur le simulateur de cotisations auteur, en rentrant ce chiffre, j'obtiens 831 € de cotisation si je choisis la formule micro-BNC, et 1260 € si j'opte pour la formule de déclaration contrôlée. 

Même en appliquant le chiffre réduit de 6325 €, rien ne correspond.

Cette somme de 1025 € par an est donc à verser quelles que soient les ressources de l'auteur, ses revenus ou son patrimoine.

Si j'imagine un auteur SDF qui bénéficierait de l'aide d'une association, laquelle lui permettrait d'accéder à du matériel informatique pour écrire ses romans, et lui paierait ses couvertures de livres et l'impression de ses exemplaires, cet auteur SDF devrait donc sortir plus de 1000 € chaque année pour pouvoir continuer à dédicacer dans les centres commerciaux Auchan. 

Vous allez me dire, au moins il cotisera pour sa retraite: oui, mais si les maigres sommes qu'il gagnait chez Auchan lui permettaient tout juste de joindre les deux bouts? Il ne peut pas cotiser pour une future version de lui-même qui ne saurait exister si on le prive du minimum vital, me semble-t-il. 

Si vous êtes artiste-auteur et que vous ayez reçu un formulaire qui n'a rien à voir avec celui de cet article, avec des sommes différentes à verser, merci d'intervenir dans les commentaires. Cela me permettra de modifier et d'enrichir l'article.

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samedi 31 décembre 2022

Poutine : quand les étoiles se désalignent

Quand les circonstances deviennent favorables au-delà de ce que l'on pouvait espérer dans une carrière, on dit que les étoiles s'alignent. On peut parler de chance, et on peut aussi dire qu'il faut forcer la chance, la provoquer. Les étoiles se sont alignées tout au long de la montée en puissance de Poutine, avec des revers qu'il a su transformer en opportunités, ce qui démontre une certaine résilience de sa part. Néanmoins, dans son cas, on peut penser que les étoiles sont entrées en désalignement dès le mois de février 2014.

Après Rasputin, le rat Poutine. Le dirigeant russe, qui a longtemps eu une face de rat avant d'avoir recours au botox sur les conseils de son ami Berlusconi, a d'ailleurs dû fuir un rat dans son enfance. Simple anecdote, bien sûr, mais qui révèle peut-être son totem. 

Trêve de plaisanteries. A quel moment se sont alignées les étoiles pour Poutine pour la première fois? Je pense que cela remonte à 1968, date à laquelle Poutine se fait embaucher, à l'âge de 16 ans par le KGB pour la première fois. C'est très important, parce que ça va lui donner une connaissance précise des rouages du système, même s'il ne va occuper qu'un poste peu important en Allemagne de l'Est. 

Cela va aussi lui permettre de se donner une image d'espion, sorte de James Bond russe, valorisante aux yeux de nombre de ses compatriotes.

La deuxième fois que les étoiles s'alignent remonte à 1989, la chute du mur de Berlin. Un véritable traumatisme pour Poutine, mais qui va provoquer des conditions très favorables pour lui. A l'issue de cette chute, il y avait au moins deux issues possibles pour la Russie:

- l'accélération de la corruption qui était celle de l'ex URSS en Russie en l'absence d'un leader fort

- la diminution de la corruption et une politique plus libérale, si ce n'est démocratique, grâce à un leader suffisamment fort et cohérent

C'est la première hypothèse qui a prévalu, l'accélération de la corruption. Le leader qui a succédé à Gorbatchev, Eltsin, beaucoup trop porté sur la boisson, était loin, très loin d'être incorruptible. Cela, déjà était un premier alignement d'étoiles, puisque cette corruption va s'étendre encore plus à tous les niveaux de la société russe, mais aussi dans des pays alliés tels l'Ukraine ou la Biélorussie. 

Grâce à cette corruption rampante, en 1991, Poutine, rapatrié en Russie, va pouvoir faire ses preuves du côté de St Petersbourg, en s'appuyant sur son expérience de petit caïd de banlieue ayant travaillé pour le KGB. Le maire extrêmement corrompu de St Petersbourg, Anatoli Sobtchak, le prend en effet sous son aile. Il va compter sur lui pour dévier toutes les enquêtes gouvernementales au sujet des malversations à St Petersbourg. Une partie des habitants de St Petersbourg vivent alors dans une pauvreté extrême. 

Quand Anatoli Sobtchak va perdre la mairie en perdant de manière loyale les élections, Poutine perd aussi son poste. Il va en concevoir une haine de la démocratie. Sous son règne, chacune des élections sera truquée en sa faveur. 

Le fait que Poutine ait perdu son poste et en retrouve un nouveau à Moscou, au Kremlin, adjoint de Pavel Borodine, le directeur du Département de l'administration des propriétés présidentielles en 1996, va constituer un nouvel alignement d'étoiles. Je ne prétend pas que tout soit lié à la chance, bien sûr. C'est parce que Poutine était un truand plutôt doué, insensible aux émotions humaines, sans scrupules, qu'il a su gravir les échelons. En 1997, il entre dans l'administration gouvernementale, avant, d'être, en 1998, carrément nommé Directeur du FSB (ex-KGB). Il s'appuie sur des réseaux mafieux, certains datant peut-être de son époque de St Petersbourg. Il joue sur les deux tableaux, et comme le FSB n'a pas suffisamment de moyens de contrôle, pas suffisamment de fonctionnaires incorruptibles, il est gagnant.

Autre événement déterminant, autre alignement d'étoiles, le règne de plus en plus chaotique d'Eltsine le mène à une procédure d'impeachment, au moment même où Poutine est devenu le chef du FSB. En 1999, donc, Eltsine est menacé de destitution par Yuri Skuratov, le procureur général de la fédération de Russie, lequel enquête sur des actifs en Suisse qui lui appartiennent ainsi qu'à ses proches et qui ont été utilisés pour acheter des biens de luxe. Poutine va alors sauver la mise d'Eltsine en produisant une vidéo sulfureuse, sextape sur laquelle on voit un homme ressemblant à Skuratov, ayant des relations sexuelles avec deux jeunes femmes. Skuratov sera acculé à la démission. 

Eltsine, reconnaissant, va alors faire de Poutine son successeur. Poutine va ensuite organiser des attentats attribués aux tchétchènes sous faux drapeau pour renforcer son influence. C'est là qu'il va fameusement déclarer vouloir "buter les terroristes tchétchènes jusque dans leurs chiottes". La même année, le dernier jour de 1999, Boris Eltsine démissionne au profit de Poutine. Incroyable alignement d'étoiles, là encore, après de nombreuses manœuvres de Poutine.

Je passe sur de nombreux autres épisodes, notamment les empoisonnements célèbres, volontairement spectaculaires, dont le dictateur s'est rendu coupable en toute impunité, les élections honteusement truquées ainsi que l'exécution d'un opposant, tué de plusieurs balles dans le dos sur le pont le plus surveillé de Russie. Si le premier désalignement d'étoiles s'est produit au moment de l'organisation des JO de Sotchi par la Russie en 2014, c'est en raison de la Révolution de Maïdan en Ukraine. Cette révolution au moment même de ses JO va rendre Poutine fou furieux et conduire à l'invasion de la Crimée toujours en 2014, puis à la tentative d'invasion de l'Ukraine en 2022.

L'affaiblissement des démocraties de par l'influence russe dans le monde, et en particulier aux Etats-Unis au moment de l'élection de Trump en 2016, pouvait ressembler, là encore, à une sorte de voie royale pour Poutine. Il avait la Crimée en 2014, et l'improbable alliance avec les Américains (ou du moins Trump) en 2016. Il pensait avoir le champ libre, son ego s'est mis à enfler, enfler. Bien que son allié Trump soit battu en 2020 par Biden, la défaite des Américains contre l'Afghanistan, déjà signée par Trump, va achever de le convaincre que le moment est venu pour lui d'envahir l'Ukraine.

Mais dans cette victoire apparente qu'était la Crimée en 2014, se dessinait déjà en creux ce qui allait constituer le début de la défaite pour Poutine. On a vu ce qu'il en était avec les épisodes de Kharkiv et la reprise de Kherson par les Ukrainiens. On sait que Moscou a subi un train de sanctions jamais vu jusqu'alors. On a vu l'aide gigantesque des Etats-Unis pour l'Ukraine, et celle, considérable de l'Europe en la faveur de la résistance ukrainienne. La Russie en est maintenant réduite à mendier l'aide de la Chine, laquelle reste sur sa réserve. 

Et le sort de Poutine et de son régime semble bel et bien scellé, dans un délai assez court.