mercredi 6 janvier 2016

Auteurs : sommes-nous les pires fraudeurs ?

D'après les statistiques de l'Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (Alpa), un internaute sur trois a consulté pendant l'été 2015 au moins une fois par mois un site illégal. En élargissant la question au téléchargement illégal dans son ensemble, j'ai eu l'intuition que nous autres, les auteurs, pourrions bien être ceux qui téléchargent illégalement le plus fréquemment. 



A noter que l'article que j'ai cité est fortement critiqué par la plupart des commentateurs du site, et notamment cette notion de "site illégal", par trop floue.

Malgré le bien-fondé de ces critiques, l'une des réactions en commentaire m'a parue révélatrice d'un certain état d'esprit: Quant à l'idée de dire que certains on les moyens de payer, oui bien sur que j'ai les moyens, mais payer un film 5€ ou meme 2€50 je suis désolé hein mais faut arreter les conneries!!!


Est-ce à dire que le fait d'avoir été habitué à regarder et enregistrer des films pour les revoir aurait créé une sorte de "droit au téléchargement illégal"? Une sorte de droit d'usage, parce que cela se fait et que l'on doit pouvoir continuer à le faire? Pour tous les films, y compris ceux qui ne sont pas encore diffusés sur les chaînes?

Ou bien est-ce une réaction au prix de places de cinéma à 9€? Au fait de ne pas vouloir repayer pour du déjà vu? Auquel cas, ça ne s'appliquerait que pour les films déjà vus au cinéma.

On peut en tout cas voir au travers de cette réaction à quel point la notion d'éducation au numérique peut être importante dès lors qu'il s'agit de l'utilisation d'Internet dans notre vie quotidienne.

Maintenant, pourquoi est-ce que j'ai l'intuition que nous, les auteurs, faisons partie de ceux qui téléchargent le plus illégalement? Après réflexion, plusieurs pistes se dégagent: 

1) Le niveau de revenu: même si l'étude de l'Alpa précise que 46% de ceux qui ont recours à ces sites illégaux gagnent entre 27 000 et 54 000 euros par an, même si, à titre personnel, je connais un cadre sup gagnant plus de 3000 euros par mois qui télécharge autant qu'il le peut, un faible niveau de revenu me semble de nature à inciter à recourir plus fréquemment au téléchargement illégal. Or, les auteurs ne sont pas connus, dans leur immense majorité, pour bien gagner leur vie.

2) L'ego: je peux témoigner à titre personnel avoir un ego plus développé que la moyenne, et je pense que de nombreux auteurs partagent ce trait. Quand vous avez de l'ego, l'égoïsme n'est pas loin derrière. Nous pouvons nous croire dispensés des règles que nous voudrions voir appliquées par d'autres, dès lors qu'il s'agit de nos propres écrits. Simplement parce que nous le valons bien, n'est-ce pas. Notre nombril. Notre pomme, avant tout.

3) Nous baignons dans le milieu de la culture: et nous ne voulons pas d'entrave, surtout avec les moyens de téléchargement de plus en plus puissants, comme la fibre. En tant que participants à la création, nous estimons que notre travail est déjà un moyen de la rémunérer, et donc, que nous sommes dispensés de le faire par nous-mêmes.

4) Le manque d'empathie: la célèbre phrase de Confucius, ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse, nous l'avons désapprise à force d'individualisme, de rester seuls devant nos écrans. Les gens que nous voyons sur Internet ne sont par réellement proches de nous. Loin des yeux, loin du cœur.

5) Nos pulsions l'emportent sur notre raison: nous sommes, à la base, des animaux, et il nous reste beaucoup de cette héritage. Nous avons le pouvoir, et nous en profitons, bordel! Ces pulsions sont renforcées par notre ego, et l'effet cumulatif devient plus important que pour la moyenne de la population.

6) Nous nous donnons parfois de mauvaises raisons: en estimant par exemple que les biens numériques veulent être libres et gratuits.

Tous ces différents facteurs viennent contrebalancer la seule raison et le bon sens: lorsque nous réfléchissons à l'aspect économique des choses, nous savons qu'il y a des milliers d'auteurs, des auteurs qui sont souvent des lecteurs. Et encore, je ne parle que de ceux qui sont publiés sur Amazon. Si l'on va en dehors, on devrait plutôt parler de millions d'auteurs-lecteurs, uniquement en France.

Si leur soif de lecture, à ces auteurs/lecteurs, se traduisait plus souvent par des achats, des achats par exemple d'ebook à moindre coût, tous les auteurs en seraient bénéficiaires.

Je pense ne jamais m'être plaint en tant qu'auteur d'avoir eu mes œuvres sur des sites de téléchargement illégaux. Je n'ai jamais essayé de faire fermer ce type de site, parce que j'estime que c'est du temps perdu - ce n'est pas le bon combat.

En revanche, j'ai observé à de très nombreuses reprises des auteurs se plaindre de voir leurs œuvres sur ces sites. Ces auteurs n'ont-ils jamais téléchargé illégalement? Vraiment? Pas un seul, sur les centaines que je vois se plaindre sur Facebook? 

N'y a-t-il pas de l'hypocrisie à se plaindre à propos du piratage, lorsqu'on télécharge soi-même illégalement de la musique, des jeux vidéo, des films, ou même de l'ebook? 

Regardons-nous bien en face dans le miroir, et demandons-nous si l'ennemi, ce ne serait pas nous-même.

Nous nous plaignons de ne pas vendre assez de livres papier, mais nous-mêmes achetons tous nos livres dans des boutiques de revendeurs de livres usés. Est-ce que nous ignorons que nos collègues auteurs ne toucheront pas un centime sur un livre d'occasion? 

Nous nous plaignons de voir nos revenus de vente d'ebook baisser, au profit des prêts Kindle Unlimited. Mais nous-mêmes sommes inscrits à Kindle Unlimited, et nous n'achetons jamais l'un des ebooks que nous empruntons via ce service.

Dans le miroir, je vous dis. J'ai utilisé le "nous" à dessein, parce que je ne m'estime pas au-dessus du lot. Certes, j'essaye d'acheter des ebooks quand je le peux et je ne suis pas inscrit à KU, ni en tant qu'auteur ni en tant que lecteur, mais il m'est déjà arrivé d'accepter des fichiers téléchargés illégalement par des amis ou des collègues. Y compris des ebooks.

J'ai aussi conscience que le budget de chacun est limité. Et je sympathise avec les auteurs dans le besoin. Ce qui me gêne vraiment aux entournures, ce sont les gens qui ont un budget culture de zéro euro, parce qu'ils estiment que c'est un acquis, que tous les biens culturels leur sont dus.  

Cela, et le fait que les auteurs se tirent à ce point des balles dans le pied à force d'égoïsme...

Balayons chacun devant nos portes, en cette année 2016. Eduquons-nous, éduquons nos enfants. Peace.

8 commentaires:

Dorian Lake a dit…

Pour ma part, l'un des grands freins est l'offre légale qui est inadaptée, notamment pour ce qui est des films. Il y a qu'à voir le succès de Netflix pour comprendre que les gens sont prêts à payer une somme non négligeable (à l'année c'est pas peu), mais pas forcément gaver des Universal ou des Disney.

Je n'ai pas de problème à aller en concerts ou au cinéma, mais 5€ la location en ligne d'un film, ce n'est pas seulement une question de budget, c'est aussi une question de la valeur qu'on prête à un service. (et là encore, un abonnement à un prix convenable me gêne moins...)

Par contre, j'avoue que chercher à pirater des ebooks à 3€, c'est con. Encore, quand ils sont trop chers, admettons, pourquoi pas, mais c'est un phénomène que j'ai du mal à comprendre.

Alan Spade a dit…

C'est clair que 5€ pour une simple location, ce n'est pas attractif. Après, je serais curieux de connaître les rémunérations pour les acteurs et différents artistes des séries diffusées sur Netflix, ne serait-ce que par curiosité, pour savoir si ça a de l'avenir, si c'est tenable financièrement.

Bon, je ne suis pas contre le modèle des offres illimitées, mais il faut que chacun y trouve son compte.

Dorian Lake a dit…

Je sais que les séries Netflix sont parmi les plus chères, au niveau de celles de HBO ou Amazon, qui s'y est mis aussi. Du coup j'imagine, sans chiffres pour appuyer, que c'est le même niveau de rémunération que les autres acteurs du marché.

De loin, ça a tout de même l'air profitable, ils ont fait 226 millions de dollars de bénéfices en 2014, ce n'est pas rien...

Alan Spade a dit…

En effet.

Nathalie Bagadey a dit…

Moi la seule chose que j'aie jamais chargé illégalement ce sont des films, mais seulement parce que je ne pouvais pas attendre la sortie au cinéma ou que je voulais les revoir et que le DVD n'était pas sorti... :(
Mais des ebooks, je trouve ça vraiment... mesquin...

Alan Spade a dit…

Pour les ebooks que l'on m'avait transmis par le biais d'une clé USB, c'étaient des ebooks que je n'aurais pas forcément lus mais qui m'avaient été recommandés par un ami. C'était des ebooks d'un auteur anglo-saxon connu, et je savais que ça ne lui nuirait pas outre mesure.

Cela dit, j'ai conscience que ce ne sont pas de très bonnes raisons de ma part. Mea culpa.

Je compte bien acheter les prochains du même auteur.

Chris Simon a dit…

Je ne télécharge jamais un livre illégalement, ni les films, ni les séries, ni la musique, par respect pour les artistes et ceux qui travaillent dans ces métiers. Mainteant, c'est vra que parfois on ne peut accéder à un film ou un livre e façon leegal. Et bien voilà un business possible à créer ;-). Bonne journée et bonne vente à tous.

Alan Spade a dit…

Le problème, c'est que ces films ou livres sont souvent jugés non rentables. Comme tu le dis, Chris, il y aurait sans doute un business à créer, mais cela se heurterait sans doute fréquemment au problème du copyright et des ayants droits.

Je suis persuadé que le copyright n'est plus adapté à notre société moderne pour deux raisons:

- il est souvent trop protecteur, donc bloquant
- de facto, on constate que malgré l'existence du copyright, très peu d'artistes arrivent à vivre de leur plume

Vaste débat en perspective...