vendredi 16 janvier 2015

Jacques Vandroux, ou le miracle de l'autoédition

Evénement historique en ce moment pour l'autoédition en France: un auteur autoédité en France, Jacques Vandroux, habitué du fameux "top 100" du Kindle Store en France, devenu auteur Amazon par le biais de la maison d'édition Amazon Crossing, voit son ebook en prévente, Heart Collector, dont la sortie est prévue pour le 1er février 2014, propulsé au moment où j'écris ces lignes au 4ème rang des ventes sur Amazon.com (Amazon Etats-Unis), avec déjà plus de 90 commentaires! Historique à double titre puisque à ma connaissance, Jacques Vandroux est le premier auteur français à monter aussi haut dans le classement du Kindle Store US depuis sa création, et puisqu'il est aussi l'un des tout premiers auteurs Amazon Crossing. Mieux que Marc Levy et consorts, en tout cas pour l'ebook!

Un grand coup de chapeau à Jacques Vandroux et à son épouse pour cette réussite. Vous pouvez retrouver la version US d'Heart Collector ici, et sa version française sur Amazon.fr, ici (n°56 du top 100 Kindle en France au moment où j'écris ces lignes). Vous pouvez aussi aller saluer de ma part Jacques Vandroux et son épouse sur leur blog

Bien que j'aie pris la décision rapidement d'écrire ce billet, cela a provoqué en moi un débat interne, quasiment un dilemme. D'une part, Jacques Vandroux utilise fréquemment le service KDP Select à destination des auteurs autoédités: c'est par exemple le cas pour son dernier roman Projet Anastasis, n°2 du top 100. 

J'ai toujours dit, et je le maintiens, que KDP Select est une mauvaise chose pour la concurrence d'Amazon, et partant pour la diversité de choix des lecteurs au moment d'acheter leur liseuse électronique, puisque l'auteur, en optant pour ce service, rend son roman exclusif à Amazon pendant trois mois (90 jours). Cela entraîne un risque réel qu'Amazon détruise ses concurrents dans le domaine de l'ebook et se retrouve seul sur ce marché. Amazon ne manquerait pas dans ce cas d'augmenter sa propre marge aux dépens de tous les autoédités. 

Etant donné le poids de certains de ses concurrents comme Apple et Google, une éradication totale reste toutefois un scénario très hautement improbable. Néanmoins, ni Apple ni Google ne produisent de liseuses à base d'encre électronique, le seul véritable pure player, qui a repris les boutiques Sony, étant Kobo. (On pourrait aussi citer Pocketbook en association avec les centres Cultura en France). Et Google ne donne que 50% sur la vente de chaque ebook aux autoédités, contre 70% en ce moment pour Amazon... Je ne voudrais pas que Kobo disparaisse à cause d'Amazon, ce ne serait pas sain du tout pour la concurrence. 

La deuxième grosse raison qui m'a fait hésiter, c'est que Heart Collector est donc édité par Amazon Crossing, une division d'Amazon Publishing. Nous ne sommes donc plus dans l'autoédition... mais pas non plus tout à fait dans l'édition traditionnelle: même si les avances d'auteur sont très faibles avec Amazon, les conditions, notamment de reversion des droits des contrats Amazon sont plus favorables, et il ne faut pas oublier que Au Coeur du Solstice, la version correspondant à Heart Collector, reste en autoédition.

Chaque ebook édité par Amazon Crossing est distribué en exclusivité sur Amazon, comme avec Select, mais cette fois, pour toute la durée de l'exploitation de l’œuvre, c'est à dire toute la vie de l'auteur + 70 ans si l'ebook continue à bien marcher durant cette période. Eh oui, on ne retrouve pas Heart Collector ni sur Kobo, ni sur Apple ou les autres concurrents, et on n'est pas près de l'y retrouver.

On a donc tout le poids de la machine Amazon derrière Heart Collector, et ce, d'autant qu'Amazon a sélectionné l'ebook comme un ebook Kindle First. Il faut savoir que chaque mois, Amazon choisit parmi les titres Amazon Publishing quatre ebooks qui feront partie de Kindle First: ces ebooks sont téléchargeables gratuitement par les abonnés à Amazon Prime pendant le mois de promotion Kindle First, et ne coûtent que 1,99$ pendant ce même mois pour les autres. Chaque téléchargement, même gratuit, compte comme une vente, ce qui améliore évidemment grandement le classement du livre. 

En agissant de la sorte, Amazon s'aligne sur le modèle de l'édition traditionnelle d'au moins deux manières: 
- occuper les places les plus visibles et rentables aux dépens des autres éditeurs
- profiter de la publicité générée par ces ventes pour attirer un maximum d'autoédités vers KDP Select, qui est en quelque sorte le "laboratoire d'essai" d'Amazon Publishing et Amazon Crossing.

Si vous avez lu mes différents articles, vous pouvez comprendre mon hésitation à évoquer le succès de Jacques Vandroux. 

Alors pourquoi est-ce que j'en parle? On pourrait estimer qu'Amazon et les gros éditeurs comme Hachette, c'est exactement bonnet blanc et blanc bonnet, et qu'Amazon va utiliser, à terme, le même schéma pyramidal pour arnaquer les créateurs.

Avant de répondre à cette question cruciale, une chose qui a beaucoup pesé dans ma décision: personne ne parle du succès de Jacques Vandroux aux Etats-Unis en ce moment dans les médias spécialisés ou autres en France, sur Internet ou ailleurs. 

J'avais donc le choix de me rallier à la grande majorité des médias en France, dont la plupart sont liés aux grands groupes d'édition traditionnels, et qui estiment qu'Amazon est le Mal incarné, ou évoquer ce nouveau phénomène, qui je le répète, est historique à l'échelle de l'autoédition en France, puisque Jacques Vandroux n'aurait jamais obtenu ce contrat sans avoir été autoédité.

Il faut aussi savoir que moi-même, en tant qu'auteur j'ai fait traduire en anglais mon roman le mieux vendu, Le Souffle d'Aoles, et je sais toute l'énorme difficulté de percer sur le marché américain, même avec l'aide d'Amazon. Mon roman n'est bien sûr pas sur Kindle Select, mais ne pas évoquer le cas Jacques Vandroux aurait pour moi été une réaction de jalousie et d'envie. 

Je ne dis pas que je n'ai aucune envie par rapport au succès de Jacques: bien sûr que j'aimerais avoir le même niveau de reconnaissance du public et de ventes. Je suis humain. Jacques Vandroux a dépassé les dix mille ventes sur Amazon.fr pour son dernier roman, Projet Anastasis, il a vendu à plus de trente mille exemplaires en France et je suis sûr que ses romans vont cartonner aux Etats-Unis. Je le lui souhaite de tout cœur!

J'ai donc fait le choix assumé d'en parler ici. Autant d'auteurs, autant de chemins différents. Je suis à fond pour la pluralité des plates-formes d'édition dans le domaine de l'ebook, mais mes principes personnels ne doivent pas me faire occulter une partie si importante de la réalité. Sinon, je deviendrais dogmatique, ce qui serait la pire des choses. Et Amazon continue, même pour les auteurs l'utilisant de manière non exclusive, à être un partenaire de valeur, comme l'atteste mon bilan 2014.

D'autant que le cas Jacques Vandroux est la plus belle démonstration de mon billet d'hier, L'illusion de la diffusion/distribution universelle. Imaginez, un auteur qui vend à plus de trente mille exemplaires sur un site Internet français et qu'on ne retrouve dans aucune librairie en France, et qui n'a même jamais reçu aucune proposition d'un éditeur français! N'y a-t-il pas là une énorme anomalie? 

Et si vous pensez que Heart Collector (dont le livre papier est classé au-delà de la 600000ème place sur Amazon.com) se vendra dans les librairies américaines parce qu'il est édité par Amazon, c'est tout le contraire. Dans le milieu des revendeurs physiques (libraires), Amazon est aussi peu prophète en son pays qu'il l'est en France. 

Certains auteurs que je connais ne liront même pas ce billet en disant: "encore un billet pro-Amazon d'Alan Spade". Si vous êtes arrivé jusqu'au bout de cet article, vous savez les énormes nuances que je mets à mon soutien d'Amazon. Mais c'est promis: si Amazon rachète Le Monde, Le Figaro et TF1, j'arrête d'écrire des billets de ce type...

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