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dimanche 21 février 2016

Auteur autoédité, un "anti" emploi ?

L'auteur Thibault Delavaud explique sur son blog "Pourquoi être auteur n'est pas un métier". Si certains points qu'il aborde sont pertinents, je crois que la véritable question se pose plutôt en ces termes: pourquoi la société impose-t-elles de telles barrières à l'activité professionnelle en tant qu'indépendant, et en particulier en tant qu'auteur indépendant? Et une autre, subsidiaire: en quoi le fait d'estimer qu'être auteur n'est pas une activité professionnelle ne constitue-t-il pas un renoncement, une forme de démission? 

Il ne faut pas confondre "métier" dans le sens d'habileté manuelle ou intellectuelle acquise avec la pratique d'un métier et de l'expérience et "emploi", travail, fonction confiée à une personne moyennant rémunération.  

Si tout le monde peut en effet exercer le métier d'auteur comme le précise Thibault, tous ne seront pas en mesure de transformer l'essai, c'est à dire de transformer ce métier d'auteur en emploi rémunérateur. 

De la même manière, pour reprendre ses exemples, qu'un médecin, un boulanger ou un épicier ne trouveront pas automatiquement leur clientèle ni n'auront pignon sur rue simplement parce qu'ils maîtrisent leur métier et en ont acquis les compétences intrinsèques. 

Vivre de sa plume est un accomplissement, une performance, nous dit Thibault. Si l'on considère le nombre d'auteurs qui vivent de leur plume en comparaison avec le nombre de boulangers ou de médecins, on peut en effet être d'accord avec cela. 

Mais si cela est vrai, c'est parce qu'exercer l'emploi d'auteur autoédité avec un certain succès suppose d'être performant à plusieurs niveaux, non seulement dans celui de l'écriture, mais aussi dans celui, crucial, de la promotion et du marketing. Et pourquoi pas, accessoirement, en tant que maquettiste, typographe, relecteur/correcteur et créateur de site web - certains auteurs autoédités étant aussi de très bons designers de couvertures. 

Alors oui, on peut estimer que tout le monde peut être auteur, de la même manière que tout le monde peut être technicien de surface ou gardien de parking. Mais est-ce que le simple fait que tout le monde puisse exercer ces deux derniers emplois n'en fait pas aussi des métiers, dont les compétences peuvent être acquises sur le tas?

On pourrait même estimer qu'une personne ayant effectué de brillantes études de marketing et ayant le sens des affaires pourrait devenir un auteur autoédité à succès (et pas forcément un auteur autoédité de fiction, d'ailleurs) aussi bien qu'un brillant agent immobilier, ou vendeur de voitures, par exemple.

Il est clair que des trois activités, celle d'auteur sera sans doute la moins rentable, même pour un très bon promoteur. En d'autres mots, il ne le fera pas pour s'enrichir, mais par passion.

Si cette personne ne travaille pas à un certain moment le cœur du métier, qui est l'écriture, son succès a de fortes chances d'être éphémère, à mon humble avis. 

Thibault parle aussi de précarisation du métier d'auteur. Je pense que ce métier a toujours été précaire, dans la mesure où les auteurs traditionnellement édités remettent leur destin entre les mains d'un éditeur.

Au moindre caprice de l'éditeur, au moindre accident de la vie de cet éditeur qui vous a fait confiance, la carrière d'un auteur peut se retrouver au mieux remise en question, au pire brisée.

C'est pourquoi, entre autres, "l'ubérisation" de l'écriture par l'autoédition, dont parle Thibault, est vécue par de si nombreux auteurs américains de milieu de liste comme une véritable bénédiction. Enfin ils peuvent reprendre le contrôle!

En France, on a la nette impression que le système de cotisation n'a pas du tout été conçu pour le cas particulier, non seulement des auteurs autoédités, mais aussi de l'emploi individuel en général.

Le système semble inciter les gens à travailler dans les grandes entreprises, souvent d'ailleurs au prix de nombreux stages qui vous transforment en esclave, au détriment des petites et moyennes, et à fortiori des entreprises individuelles.

Pour preuve, les syndicats ne jouent leur rôle protecteur que dans les grandes entreprises (en dehors, c'est uniquement de la consultation).

Même le statut d'autoentrepreneur est inadapté, les charges étant trop importantes.

La question est hautement politique: je crois qu'il va falloir lâcher beaucoup de lest au niveau protection sociale des travailleurs indépendants pour leur permettre d'exercer leurs activités sans être sabordés par les charges.

Il faut aussi se poser la question: est-il préférable qu'une personne bénéficiant de la couverture maladie universelle soit au RSA, ou bien lui permettre d'exercer une activité où elle ne cotisera ni pour la maladie, ni pour la retraite, mais ne coûtera rien au département en termes de RSA, et paiera même des impôts?

Qu'est-ce qui revient le plus cher à la société? Qu'est-ce qui gonfle le plus le chiffre du chômage?

Je crois qu'il faut redonner le choix aux travailleurs ayant la possibilité d'exercer par eux-mêmes une activité peu rémunératrice de ne plus cotiser pour la retraite ni pour la Sécu, ni pour les ASSEDIC et en contrepartie, de faire une croix sur leur retraite en ne bénéficiant que de la couverture santé minimale. Certains préféreront encore cela à bosser pour un patron. Beaucoup préféreront cela au chômage.

Et qu'on n'aille pas me faire croire que les cotisations des moyennes et  grosses entreprises ne permettront pas de financer la CMU.

Parce que finalement, cela signifie quoi, de sacrifier ses conditions de travail au quotidien, en exerçant un emploi qui ne nous plaît pas, mais qui nous permettra (peut-être) de bénéficier d'une retraite à 65... 68... 70 ans? Plus?

Cela signifie, à mon sens, qu'on s'efforce de privilégier une vie longue à une vie de qualité. Que l'on accepte de dégrader son quotidien, au risque de limiter son espérance de vie en bonne santé, en se projetant dans un futur hypothétique. 

Alors certes, lorsque l'on considère les belles valeurs de solidarité de l'après-guerre qui ont permis aux gens de bénéficier d'une retraite décente et de la Sécurité Sociale, le métier d'auteur autoédité tel que je le conçois peut faire penser à un "anti" emploi. 

Je suis le premier à applaudir ces valeurs de solidarité. 

Mais lorsque le discours des conseillers emploi se résume à dire qu'il est impossible à une personne de créer son activité parce qu'elle paiera trop de charges, ou même, comble des combles, de conseiller à un artiste, dont l'activité est forcément à but lucratif puisque cet artiste cherche à gagner de l'argent avec son art, de créer une association à but non lucratif et de se faire rémunérer par elle, tout cela pour des raisons administratives, on se dit que franchement, on marche sur la tête!

Je le redis ici, on ne devrait pas avoir à cotiser pour la retraite ni pour la Sécu en dessous d'un certain seuil de chiffres d'affaire (et un seuil qui permette d'en vivre!), à partir du moment où l'activité artistique est l'activité unique.

Ce devrait être un choix de vie qui ressort de la liberté primordiale de chaque individu. 

Pour conclure, je dirais qu'il ne faut pas baisser les bras. Les lecteurs ne doivent rien aux auteurs, certes. Mais depuis l'aube de l'humanité, l'être humain a voulu qu'on lui raconte des histoires.

Refuser que cette activité soit une activité économiquement viable, alors même que les gens sont prêts à payer pour ce loisir (comme l'atteste le chiffre d'affaire global de l'édition), à l'heure de la société de loisir, ressort pour moi du déni pur et simple.

Sur le même sujet : 

- Les effets pervers des métiers alimentaires

- Les auteurs et écrivains: tous des "hobbyists" (amateurs)?

mardi 2 février 2016

Les effets pervers des métiers alimentaires

Béquille de l'artiste, et en particulier de l'auteur en quête de professionnalisation, les métiers alimentaires sont à la fois indispensables en ce qu'ils permettent la survie des artistes, en devenir ou accomplis, et "empoisonnants" car ils nuisent à tout ce qui est structuration de l'activité artistique: revenus dignes de ce nom, caisse de retraite et maladie digne de ce nom, mutuelle digne de ce nom. Sans compter que les auteurs ne formant pas un quatrième ni un cinquième pouvoir, ils ne bénéficient pas comme les journalistes d'une niche fiscale, et de nombreux auteurs ayant un métier alimentaire se retrouvent à cotiser deux fois, avec une fiscalité très défavorable au niveau artistique...

J'ai déjà établi dans un précédent billet que les auteurs et écrivains étaient considérés par les "professionnels du livre" comme des amateurs, mais sans aborder à aucun moment l'impact des métiers alimentaires. Il est temps d'y remédier.

Avant de le faire, toutefois, il faut tout de même constater que la principale explication à l'absence de structuration du métier d'auteur - même s'il existe un coûteux organisme de protection sociale, l'Agessa, s'adressant aux auteurs traditionnellement publiés - est à mon sens la désunion des auteurs. 

Tous les auteurs ne considèrent en effet pas leur activité comme une activité professionnelle. L'exemple de Stefan Wul, que je citais dans mon précédent article sur le sujet, est assez symptomatique à mes yeux.

Stefan Wul a écrit de merveilleux romans de Science-Fiction. Mais Pierre Pairault, son alter égo dans la vraie vie, était chirurgien dentiste. Il gagnait bien sa vie avec son métier, qu'il ne considérait pas comme alimentaire mais comme son vrai métier - et pour cause, je pense, étant donné les années d'études qu'il avait accomplies - l'écriture n'étant pour lui qu'un passe-temps divertissant.

Mon propre point de vue est évidemment différent: j'ai fait des études de lettres, j'ai gagné ma vie en tant que journaliste dans la presse écrite jeux vidéo - et à ce titre, je ne crache pas sur la fameuse niche fiscale, je ne fais que constater qu'une position tout aussi précaire qui n'est pas une position de pouvoir ne permet pas de l'obtenir - avant de devenir auteur à temps plein. Je vis mon rêve, et mon rêve emplit ma vie.

Un troisième auteur estimera que les métiers alimentaires sont indispensables pour l'auteur à la prise en compte de situations réelles, dans la vie professionnelle, qui amélioreront ainsi l'aspect réaliste et documenté d’œuvres, fussent-elles de fiction.

Autant d'auteurs, autant d'avis. 

Il n'en reste pas moins que la société évolue. La mécanisation, la robotisation, l'informatisation transforment les métiers. 

Un tiers des citadins de Paris intra-muros exerçant une activité professionnelle sont liés à l'intermittence du spectacle - statut perpétuellement menacé par notre société dans le déni, cela dit en passant. Le chiffre d'affaire de la presse, du cinéma et de toutes les activités artistiques a dépassé en France celui de l'automobile.

De plus en plus, nous évoluons vers une société de loisirs.  Un exemple concret parmi d'autres ce sont les vidéos sur Youtube. 

Mon fils regardait l'autre jour une vidéo Youtube de Plant versus Zombie. Elle a été vue plus de deux millions de fois. En faisant un rapide calcul, une vidéo visionnée 1000 fois et intégrant de la pub rapportant à son auteur 1 euro, l'auteur de cette vidéo a gagné 2000 euros. Pour une vidéo d'un joueur jouant à un jeu.

Et encore, vous pensez bien que le "deal" est très largement favorable à Youtube, qui engrange des sommes astronomiques.

Mais je digresse. Revenons au cœur du sujet. Lorsque deux auteurs vont démarcher un éditeur,  l'un ayant un métier alimentaire, l'autre non, à votre avis, lequel défendra le mieux son beefsteak?

Il est évident que seule, la petite portion d'auteurs qui estiment que leur métier est une activité professionnelle à part entière sera à même de défendre ses droits plus efficacement.

Bien sûr, on peut envisager des cas où l'auteur exerçant un métier alimentaire à temps partiel et voulant passer à temps plein sur l'écriture refusera le marché de dupes proposé par l'éditeur, là où l'auteur au RSA aura des étoiles dans les yeux à l'idée d'être publié, et signera le contrat en l'ayant à peine lu.

Il ne s'agit pas pour moi de jeter la pierre à quiconque. Dans un cas comme dans l'autre, il est indispensable d'arriver dans une négociation dans une position autre que celle de la faiblesse absolue. Il faut pouvoir dire non.
Parce que si on ne le fait pas, si on se dit: "de toute façon, peu importe si je ne reçois qu'une aumône, j'ai mon métier alimentaire derrière", au final, quel est l'objectif de notre démarche? Le prestige?

C'est malheureusement une triste réalité: de nombreux auteurs traditionnellement édités sont en réalité dans une démarche de vanity publishing... démarche qui nuit à tous leurs pairs. 

Quel argument, alors, opposer aux éditeurs? Quelle alternative?

L'autoédition, bien sûr.

Je sais bien que les revenus liés aux ventes d'ebook restent maigres, en France. Mais à partir du moment où un éditeur ne vous propose que des miettes, pourquoi ne pas se positionner sur d'autres miettes, sur lesquelles vous aurez au moins le contrôle?

Pour finir sur une note plus positive, je suis ravi de voir que de plus en plus, les auteurs autoédités en France s'organisent. Ravi de voir que des auteurs comme Marie-Laure Cahier et Elizabeth Sutton ont pu négocier de garder le contrôle sur les droits numériques de leur ouvrage, Publier son livre à l'ère numérique, tout en ayant le livre papier publié traditionnellement.

Je suis persuadé qu'elles ne sont pas arrivées en position de faiblesse au moment de négocier. 

Quant au problème des métiers alimentaires, il est de l'ordre de celui de l’œuf ou de la poule. Je ne crois pas que seuls, les métiers alimentaires contribuent à la précarisation des artistes, de même que je ne crois pas que la seule manière de traiter les auteurs par les éditeurs engendre la paupérisation des premiers.

Les choses sont imbriquées à de nombreux niveaux.

Sur le même sujet: 

- Les auteurs et écrivains: tous des "hobbyists" (amateurs)?
- Auteur autoédité, un "anti" emploi? 

mardi 16 juin 2015

Auteurs : les interventions hors dédicace

Comment réagir lorsque, en tant qu'auteur, on vous sollicite pour des interventions extérieures? Certes, on s'intéresse à vous et cela peut sembler flatteur. L'auteur averti aura pourtant tout intérêt à mettre son égo de côté pour entrer dans des considérations bassement matérielles. En d'autres termes, si vous faites de l'écriture votre activité à plein temps, faites-vous rémunérer!

Lorsque j'étais tout jeune auteur, si un membre du corps enseignant m'avait abordé en me demandant d'intervenir dans sa classe pour parler de mes livres, j'aurais réagi en demandant à cette personne combien je devais la payer pour que cela arrive. 

A présent, lorsqu'un enseignant me pose la même question, ce qui m'arrive de temps en temps en tant qu'auteur jeunesse, je montre un intérêt poli, mais je ne donne jamais suite.

Une part de moi en éprouve de la culpabilité: je comprends qu'en communiquant la passion qui m'anime à de jeunes esprits, je peux donner un autre sens à leur vie, leur faire entrevoir la richesse de la langue française, l'épanouissement d'une activité créative, la sensualité de l'écriture, le souffle exotique de l'imagination, les vibrations incroyablement positives quand ce que vous couchez sur le papier (ou l'écran) entre en résonance avec un autre esprit... 

Une autre part de moi, celle de l'auteur capable de se glisser dans la peau d'un personnage, y compris dans la vraie vie, va se mettre à la place de ce professeur de collège qui s'approche de ma table de dédicace. 

"Cet auteur, là, il a l'air de s'ennuyer à mourir à sa table. Il n'y a personne autour de lui. Plutôt que de perdre son temps ici, il ferait mieux de venir dans ma classe. Il pourrait montrer l'intérêt d'apprendre la langue française. Qui sait, susciter des vocations. Et même si ce n'est pas le cas, il pourrait apporter un témoignage sur sa vie d'artiste. Etant donné que les jeunes n'ont pas de tabous dans leurs questions, ça pourrait être intéressant de savoir comment il fait pour sa sécurité sociale, sa mutuelle et sa retraite. Surtout s'il est à plein temps. Et puis ça me conforterait dans mes propres choix professionnels, moi qui ait toujours rêvé d'écrire un bouquin..."

Je caricature? Peut-être, mais quand vous pratiquez l'autoédition à temps plein dans votre vie et que vous commencez à prendre de la bouteille, vous envisagez d'abord le pire avant de penser au meilleur.

Les questions que l'on peut vous poser peuvent être gênantes, d'une part en vous donnant l'impression d'étaler votre misère, d'autre part en vous plaçant dans une position défensive, face à des interrogations d'ordre certes rationnel, liées à la vie quotidienne. 

Or, une passion, ça ne se justifie pas. Ça se vit. 

La société et son aspect rationnel ne vous pousseront jamais dans le sens de votre passion. Vous êtes auteur. Vous allez contre l'ordre établi et la pression sociale, ne l'oubliez pas. Vous aurez beau protester ne pas faire de politique, cela n'y changera rien.

Si vous deviez expliquer toutes les galères que vous avez vécues avant d'arriver à vivre de votre passion, il y a de fortes chances que votre discours devienne dissuasif, et que vous vous mettiez donc à aller dans le sens de la pression sociale. Il est fort possible que vous vous mettiez à recommander de trouver un boulot alimentaire à côté, alors que vous savez toute la frustration que cela peut engendrer quand on a vraiment le feu sacré.

Mais d'un autre côté, vous êtes quelqu'un d'honnête et vous ne désirez pas embellir votre activité de manière artificielle, serait-ce par omission. 

Bref, vous vous retrouvez dans une situation impossible.

Si vous êtes à temps plein sur l'écriture sans être un auteur best-seller et que vous n'ayez pas de fortune personnelle, il y a de fortes chances que votre période d'activité soit une période "à risque" pour vous: une période où, contrairement à l'enseignant qui vous fait cette demande, vous ne générez pas de revenus additionnels pour la retraite, vous ne cotisez pas pour une mutuelle et autres "menus détails".

Ce que je veux dire, c'est que même si vous passez votre temps le nez en l'air à rêver à vos personnages, votre temps est précieux. La situation étant bien sûr différente si vous avez du travail à temps partiel (là, tout dépend de votre motivation à vivre ou non de l'écriture).

Si l'on vous demande d'intervenir dans un milieu professionnel ou scolaire, à vous de savoir négocier. Pour moi, étant donné l'interruption que peut causer ce genre d'intervention, je ne demanderais pas moins de 300 € par demi-journée, sachant que toute demi-journée entamée est due (en gros, même si je ne reste qu'une heure c'est 300 €). Hors défraiement. Le chèque doit vous arriver avant intervention, systématiquement.

C'est bien sûr juste une indication. Si vous avez 3000 € de loyer par mois à payer, vous demanderez sans doute davantage. 

Le cas est évidemment différent si vous êtes jeune auteur et prêt à tout pour vous faire connaître. La passion, encore et toujours. Ce qui me permet de boucler la boucle...

[EDIT Charte des auteurs et illustrateurs]: Selon la Charte des auteurs et illustrateurs, le tarif pour une intervention est de 413 € brut pour la journée de rencontres, 249 € brut pour la demi journée.

vendredi 13 mars 2015

Mériter son salaire

L'une des plus grandes absurdités de notre temps, sur laquelle il faudra bien se pencher un jour ou l'autre, est la notion de mérite associée à la production de contenus ou de directives dans des métiers intellectuels ou d'encadrement, dans le public (administration et sur-administrations) et dans le privé. Cela va du député qui doit mériter son salaire en produisant un certain nombre de lois, au cabinet privé (de type sur-administration) qui doit produire un certain nombre de recommandations ou de logiciels pour des administrations comme Pôle Emploi, en passant par le personnel d'encadrement d'une boîte privée ou semi-privée, petite ou grosse, qui ne peut justifier son salaire qu'en pressurant des employés soumis dès lors au harcèlement dans leur travail. Bienvenue dans le monde des Shadoks, dont la production est beaucoup plus mortifère que ne le laisserait supposer leur gentille appellation.

"Il faut mériter son salaire, sinon c'est le chômage." Telle est l'une des grandes obsessions de notre temps, notre djihad à nous, celui des sociétés occidentales. Une guerre, d'abord et avant tout, contre nous-mêmes.

Les médias parlent beaucoup en ce moment, et à juste raison, de la révolte des professions médicales contre la généralisation du tiers payant.

C'est toujours la même histoire qui se répète à l'infini: une mesure théoriquement généreuse, imposée d'en haut et sourde aux avis des principaux intéressés.

La verticalisation, en France, les mesures qui viennent d'en haut et qui ne tiennent pas compte, ni de la réalité, ni de l'expérience des hommes de terrain, on connaît. Cela va de pair avec la centralisation du pouvoir. Je pourrais évoquer l'Education nationale et ses programmes scolaires en cascade, bien sûr, mais je préfère parler d'une expérience plus personnelle, puisqu'à côté de mon travail d'auteur, j'ai travaillé pour l'ANPE, puis Pôle Emploi de 2006 à fin 2013.

J'ai été délégué du personnel pendant plusieurs années, et j'ai donc assisté aux réunions des délégués du personnel et de la direction régionale d'Ile de France.

J'ai pu constater l'efficacité des syndicats à remonter les doléances issues de la base, tous les dysfonctionnements susceptibles d'entraver la bonne marche des différentes agences. Ces dysfonctionnements sont innombrables.

Coïncidence ? L'un de nos interlocuteurs privilégiés, qui faisait office de tampon entre la Direction régionale de Pôle Emploi et les délégués du personnel, le directeur des relations sociales s'est donné la mort en 2013. Par égard pour sa famille, je tairai son nom ici.

On ignore évidemment les causes exactes de son suicide, mais je peux vous dire qu'il était entre le marteau et l'enclume de manière très récurrente, au cœur de la tempête.

Il y a eu d'autres suicides à Pôle Emploi, et pas seulement de cadres dirigeants. Comment avoir l'impression de travailler dans un cadre stable et sécurisant lorsque l'on vous modifie les logiciels que vous utilisez tous les quatre matins? Lorsqu'on se retrouve en permanence "fliqué" par des animateurs d'équipe? Comment ne pas se sentir infantilisé?

Je n'ai réalisé qu'au bout d'un certain temps que la plupart de ces changements délétères qui impactaient directement les salariés de Pôle Emploi venaient d'un cabinet privé employé par le gouvernement. Les syndicats, chargés de représenter les employés, n'étaient écoutés que dans les cas d'extrême urgence. La défense de l'établissement: "nous ne sommes pas en co-gestion."

Mais justement, la co-gestion, la prise de responsabilité d'hommes de terrain, serait certainement la meilleure solution à cet épouvantable mal-être. Le bien-être des employés n'est en effet jamais pris en compte dans les décisions qui viennent du sommet de l'échelle. C'est d'ailleurs exactement ce qui est en train de se passer avec les professions médicales.

En y réfléchissant, les hommes politiques doivent se sentir très proches de ces cabinets privés chargés de produire du contenu qui redescend en cascade parmi les employés des diverses administrations. On leur demande, à eux aussi, de produire en permanence du contenu pour justifier leur salaire. Ce contenu, malheureusement, n'est pas un contenu artistique: c'est un contenu qui va concrètement impacter la vie des gens au quotidien. En la rendant plus compliquée, en général.

D'où vient la racine du mal? Probablement, à mon humble avis, des grandes Ecoles de type Ena. On apprend à nos hommes politiques à contourner en permanence l'avis des principaux intéressés, par le biais de commissions théodules ou de cabinets privés.

Vous vous demandez d'où vient la désaffection des Français pour la classe politique? Cherchez du côté des grandes Ecoles, des grands réseaux d'influence, bref, de l'oligarchie qui nous gouverne.

La démocratie est un très joli mot. Mais si on voulait vraiment la rendre efficace, encore faudrait-il lui donner les moyens de s'exprimer, et d'agir concrètement en entreprise comme dans les administrations. Au quotidien, et pas seulement au moment de mettre les bulletins dans l'urne.


Autre article sur le même thème : "Je me sens piégé dans mon boulot"