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jeudi 9 janvier 2020

Blade Runner, le film et le livre

Après avoir lu le roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques?, de Philip K. Dick, j'ai eu envie de revoir le film. Après avoir vu le film et avoir constaté les libertés prises avec l'œuvre originelle, j'ai eu envie de me mettre dans la peau de Ridley Scott, le réalisateur du film, ainsi que des deux scénaristes Hampton Fancher et David Peoples. Attention, article bourré de spoilers!



Ça ne va pas être un projet facile à adapter à cause de la dimension psychologique du roman. Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? est un roman de SF avec une vision du futur très aboutie. Mais qu'est-ce qui nous fascine vraiment là-dedans? 

Le pitch, à la base, c'est un chasseur de primes qui part à la chasse d'androïdes. Mais il y a aussi un autre point de vue que celui du chasseur de primes, Rick Deckard. Celui de John Isidore, la tête de poulet comme l'appelle Philip K. Dick. Le simple d'esprit, qui ne l'est d'ailleurs pas tant que ça. On se demande même s'il est vraiment simple d'esprit, ou si c'est juste un complexe qu'il a. Un personnage qui met l'accent sur la psychologie. Toujours très compliqué à adapter, ça. 

Le couple que forme Deckard avec sa femme Iran met aussi l'accent sur la psychologie. Et le fait que le couple possède un mouton électrique, la volonté du héros de s'acheter un véritable animal vivant, là on est dans la vision SF, l'évolution sociétale. Avec les boîtes d'empathie, aussi. Là, ça devient carrément mystique voire religieux, cette possibilité de fusionner ses pensées avec la population entière. Et ce personnage mystique, ce prophète ou faux prophète qui balance des pierres sur les gens...

Il y a le côté post apocalyptique du roman aussi. La poussière radioactive qui s'infiltre partout et qui rend les gens débiles. Ou qui leur abaisse le Q.I. A des gens comme Isidore. 

Le public, tout ça, ça risque de lui passer au-dessus de la tête. Bon, le côté post apocalyptique, on peut le rendre visuellement. Les animaux, ont peut y faire allusion de manière discrète. La religion et le mysticisme, franchement, faut laisser tomber. Mais c'est quoi, à la base, ce bouquin? Qu'est-ce qui nous fascine là-dedans? 

C'est un Thriller. Un Thriller situé dans le futur, mais avant tout un Thriller. Il y a le chasseur de primes, et les androïdes qu'il pourchasse. Ce sont eux qui nous fascinent. Leurs capacités à tuer ou à mutiler sans émotion. Ce qu'ils font à la précieuse araignée d'Isidore, par exemple. Ce sont de purs psychopathes. C'est très fascinant, ça. Glauque et morbide, aussi, bien sûr. 

Bien, là on a quelque chose. Et dans le bouquin, on a l'impression qu'ils vont être des adversaires redoutables. C'est Rachael, l'assistant d'Eldon Tyrell, qui est en réalité chargée de protéger ces androïdes de type Nexus 6 que pourchasse Rick, qui le fait croire à Rick. Sauf qu'à la fin du livre, en fait, il les abat facilement. Sans doute pour montrer la différence entre l'humain, qui bénéficie de milliers d'années d'instinct naturel de survie, et les androïdes, qui n'ont pas tout ça. C'est bien vu de la part de Dick, cette surprise. Mais pour nous, c'est un problème, ça. 

Oui, il nous faut un méchant fort. Pas de film réussi sans méchant fort. Il faut aussi un méchant qui poursuive un objectif.

C'est un autre problème du roman, ça. Dans le roman, le seul but des andys, les androïdes, c'est la survie. Ça pourrait être quoi, l'objectif? On a des androïdes qui reviennent sur Terre après s'être révoltés contre leurs créateurs. Il y a un côté prométhéen, là-dedans. Ils ont piqué le feu aux dieux, sauf que leurs dieux, ce sont les humains. 

Ils devraient avoir un problème interne. Un problème qu'ils doivent résoudre. Ça pourrait être la longévité. Ils ne vivent que quatre ans. Ils veulent donc être modifiés pour vivre plus. 

Pour cela, ils doivent retrouver leur créateur, et le forcer à les modifier. Là, on a un côté créature de Frankenstein. Et comme c'est un thriller, il doit forcément y avoir au moins un meurtre spectaculaire. Si l'androïde le plus costaud de la bande tue son créateur, on pousse le côté Prométhéen à son paroxysme. Cela permet de faire bondir l'intensité du scénario, et les enjeux.

Il ne doit pas le tuer n'importe comment. Ça devra être cruel. Et il devra combattre le chasseur de prime, lui résister beaucoup plus. Et lui infliger des choses cruelles, aussi. Peut-être lui briser les doigts un par un. 


Faut réfléchir au casting, aussi. Le méchant, il faut pas se louper là-dessus. Il nous faudrait quelqu'un de très froid. On a des androïdes, des sortes d'humain très développés si l'on excepte leur principale faiblesse, la longévité. On pourrait en faire une créature aryenne. Blond aux yeux bleus. Ce serait une autre bonne manière de taper dans l'inconscient collectif. Faire penser au rêve d'Hitler de race supérieure.

On retient ça. Et pour le chasseur de primes, il nous faut un acteur très humain, pour qu'il y ait un vrai contraste. Humain et charismatique. Et quelqu'un capable d'encaisser des coups et de le montrer à l'écran avec ses expressions. Attends. Il y a l'Aventurier de l'Arche Perdue qui est sorti l'an dernier. Le héros s'en prend plein la tronche, et il le montre bien. Une véritable machine à encaisser. C'est lui qu'il nous faut. Harrison Ford. 


Donc, on se reconcentre sur l'aspect thriller. On évacue la femme du héros, on oublie tout ce qui est religieux ou les histoires de mouton électriques, on fait juste quelques allusions aux animaux, et on remplace le personnage du simplet, Isidore, par quelqu'un d'autre. Un personnage qui permettra aux androïdes d'atteindre leurs objectifs en se rapprochant de leur créateur. On pourrait l'appeler J.F. Sebastian et faire de lui un ingénieur génétique. Pour le rapprocher des andros, il serait victime d'une maladie provoquant un vieillissement prématuré.

Et pour la fin? Dans le roman, Rick fait l'amour avec une androïde, Rachael, sans le dire à sa femme. 

Ils pourraient tomber amoureux dans le film. Ça renforcerait le côté humain des androïdes, comme dans le livre. Rick pourrait partir avec elle à la fin du film, puisqu'il est célibataire dans notre version. Elle deviendrait son allié, lui sauverait même la vie à un moment. A la fin, plutôt que de la dénoncer, il s'en irait avec elle. 

Voilà pour mon interprétation d'une discussion de type brainstorming à trois qui aurait pu avoir lieu. En écrivant un roman où les androïdes, loin de respecter les lois de la robotique d'Asimov, sont des psychopathes, Philip K. Dick a non seulement cassé les codes, mais il a fait de son roman, avant tout un thriller. 

Le roman a un aspect visionnaire beaucoup plus développé que le film. L'aspect sociétal est très réussi, on a l'impression que Dick a anticipé le véganisme. Il montre cette tendance transhumaniste qui existe a l'heure actuelle, celle qui nous rapproche de la machine, mais nous coupe irrémédiablement de l'aspect animal.

Et l'homme, dans le roman, est désespérément à la recherche du contact animal, car il ne reste que quelques animaux vivants sur Terre, suite à la guerre et ses conséquences. 

Evidemment, je n'ai pu m'empêcher de penser à l'Australie et ses grands incendies en lisant le roman.

Pour l'aspect pollution, je pense que Dick avait lancé une excellente mise en garde, mais que fort heureusement, la réalité est en train de prendre un virage bien différent. Que ce soit dans le film ou dans le roman, on est vraiment dans une dystopie. 

Donc, le roman l'emporte sur le film pour l'aspect futuriste, et pour ses personnages beaucoup plus creusés. Mais le film l'emporte pour son aspect thriller, et en particulier pour la montée en intensité du scénario et son dénouement. 

Le film reste un chef-d'œuvre, selon moi. Le roman aussi, bien sûr. 

Je confesse n'avoir lu le roman que bien longtemps après avoir vu le film. J'étais curieux en lisant de savoir si je retrouverais les paroles de l'androïde Roy Batty à la fin du film, quand il parle des batailles spatiales qu'il a vécues. Cela m'avait vraiment marqué. 

Eh bien non, ce n'est pas dans le roman. C'est vraiment quelque chose à mettre au crédit du film. Avec le recul, je dirais que les deux œuvres se complètent magnifiquement. C'est amusant, en regardant le film, de constater à quel point il remonte à l'ère pré-internet. 

mercredi 23 août 2017

Droits audiovisuels: la stratégie Rowling

La romancière à laquelle on doit (entre autres) les Harry Potter, J.K. Rowling, est aussi une businesswoman avisée. Elle a su faire fructifier le fruit les adaptations audiovisuelles de son œuvre avec une habileté et une volonté dignes d'une indépendante. Peut-être plus important encore, elle a su garder le contrôle créatif, ce qui compte souvent autant que l'argent pour nous autres auteurs. Attention, cet article contient un spoiler sur la saga Harry Potter.

"Monnaie de singe": c'est ainsi que, dans le milieu du cinéma, on qualifie les revenus d'auteurs, que ce soit le scénariste ou bien l'auteur d'une œuvre adaptée au cinéma. 

Vous trouvez le terme insultant pour la profession? Eh bien sachez que ce pourcentage, qui, avant amortissement du film, se situerait entre 0,5% et 1,5% des recettes en salles, d'après ce document officiel (p.59), est rarement versé. Il s'agit donc bien de monnaie de singe au sens péjoratif du terme.

Pourquoi cela? Parce que si l'auteur va en justice, les avocats de la partie adverse vont s'ingénier à lui faire perdre du temps et de l'argent en frais d'avocat, et le jeu pour récupérer ce qui est souvent une somme assez faible n'en vaut pas la chandelle.

Tenez-vous le pour dit: à partir du moment où vous pénétrez dans le milieu du cinéma, vous entrez dans un monde fondamentalement hostile aux créateurs.

Alors bien sûr, il y a d'autres modalités de versement, pour l'auteur d'un roman: 

- l'option, un document donnant une option exclusive à un producteur sur l'adaptation de votre roman, en échange d'une somme d'argent
- l'à-valoir, une somme fixe que le producteur se remboursera sur le montant de votre pourcentage, et qui vous restera due, même si le film est un échec commercial
- le pourcentage après amortissement du film, qui peut aller de 2 à 10% selon le document plutôt optimiste précité
- les autres exploitations
- les droits en cas de remake

Sans l'à-valoir, en particulier, on peut penser que le cinéma ne parviendrait pas à convaincre des éditeurs de céder des droits sur des œuvres à succès.

C'est d'ailleurs une chose à garder en tête dans vos relations avec le milieu du cinéma: ne jamais démarcher des producteurs. Attendre qu'ils viennent vers vous, afin d'être en position de force pour la négociation.

Il est en effet beaucoup plus facile de dire "non" lorsqu'on vient vous faire une proposition. C'est d'ailleurs tout l'objet de cet article (en anglais) de Kristine Kathryn Rusch, dont je recommande la lecture.

Si vous avez vraiment écrit un méga succès, qui vous a déjà rendu riche, et si vous êtes sûr du succès de l'adaptation au cinéma de votre poule aux œufs d'or, le mieux est encore de faire comme l'autrice J.K. Rowling: devenir producteur de cinéma.

C'est ce qu'elle a fait pour le tome 7 d'Harry Potter, Les Reliques de la Mort, dont elle a été la productrice des deux films. 

En y réfléchissant, je me suis demandé: mais, même riche, comment a-t-elle pu devenir productrice du film? La série Harry Potter au cinéma, c'est une franchise à succès. Les producteurs attitrés, David Heyman et David Barron, n'avaient sans doute pas très envie de partager les bénéfices au-delà des maigres revenus traditionnellement accordés à l'auteur.

Que les choses soient claires: je ne connais pas les deux David. Ce que je formule, ce n'est qu'une supposition, une conjecture que j'espère la plus éclairée possible.

D'après ce que je connais du milieu du cinéma, je suppose que Rowling est allée au rapport de force: "si je ne suis pas co-productrice, les deux derniers films ne se font pas".

Si elle a pu y parvenir, c'est parce que l'éditeur de Rowling avait dû avoir la sagesse de ne pas accorder de droit de préférence, ni encore moins d'exclusivité, aux producteurs du début. 

De la même manière, dans un contrat d'édition, je suis partisan de n'accorder des droits que sur un livre après l'autre, même dans le cadre d'une série. 

Ainsi, si quelque chose se passe mal, vous pouvez tout arrêter.

Mais bien sûr, vous me connaissez, en matière de livres, je suis plutôt partisan de l'autoédition.

A partir du deuxième roman, l'éditeur de Rowling, ou Rowling elle-même, n'a donc vendu les options d'adaptation que sur chaque roman individuellement, et pas avant de connaître le succès commercial du film précédent.

Quand Rowling a vu que le succès des films était au rendez-vous, elle était apparemment en situation de s'imposer en tant que productrice.

Ce qui me fait dire que Rowling a agi de la sorte comme une autrice indépendante, c'est qu'elle avait eu également la sagesse de se garder les droits sur les versions ebook. Quand vous allez sur un ebook Harry Potter sur Amazon, vous remarquez ainsi la mention: "Editeur: Pottermore from J.K. Rowling". 


Vous allez me dire, Rowling est un cas très particulier qui ne se reproduira probablement jamais dans le milieu de l'édition. Elle a pu imposer ses conditions dans le milieu de l'audiovisuel parce qu'elle avait connu un succès phénoménal en librairie. 

Certes, vous ne serez sans doute pas à même de négocier au même niveau. Mais cet article ne vise pas à vous faire contacter des producteurs pour adapter votre livre: ça ne marchera pas, ou bien vous êtes sûr de vous faire exploiter à mort. 

Le message que j'ai envie de faire passer est bien celui-ci: en cas de succès de votre livre, si l'on vient vous voir, c'est que l'on sera motivé par le potentiel de ce que vous avez écrit. Ce potentiel a une valeur marchande : à vous d'en tirer le meilleur profit. Si le producteur ne met pas les moyens que vous jugez appropriés, autant dire non. Un film, ça représente beaucoup de stress, donc si dès le départ, vous sentez qu'il y a un loup, autant ne pas donner suite. Une adaptation ne peut être un but en soi. Le but reste toujours le livre. 

Pour revenir à la saga Harry Potter, on s'aperçoit aussi que, dès le premier film, Rowling a su s'assurer le contrôle créatif, ou droit de regard sur le scénario. 

Tous les auteurs savent qu'adapter, c'est trahir. En d'autres termes, la liberté artistique du metteur en scène va très souvent transformer une œuvre, en faire quelque chose d'autre. Parfois, le résultat est meilleur, parfois, il est pire. 

Rowling a su faire en sorte que les adaptations soient fidèles aux romans. Elle en a profité pour faire l'éclatante démonstration envers Hollywood que ce n'est pas parce qu'une romancière se mêle du scénario d'un film que celui-ci va faire un flop.

ATTENTION SPOILER : 

Le danger pour un auteur qui tient vraiment à son livre, c'est de voir celui-ci complètement dénaturé à l'écran: imagine-t-on un film historique contre l'esclavagisme avoir pour protagoniste principal un esclave blanc dans un champ de coton du Sud américain, quand dans le livre, ce même protagoniste avait la peau noire? 

C'est un cas un peu extrême, mais vous voyez ce que je veux dire. Un simple détail peut tout changer. Si, par exemple, le personnage du professeur Rogue dans Harry Potter avait été entièrement négatif, s'il avait fait partie des méchants d'un bout à l'autre, sans être le personnage ambivalent, et au final, positif, qu'il est dans la saga, c'est tout le scénario conçu par l'autrice qui aurait été foutu en l'air. 

Donc oui, dans la mesure où l'on s'intéresse au devenir cinématographique de son livre, et à son image de marque, le contrôle créatif me semble important pour un auteur. 

"J'ai vendu mes enfants à des marchands d'esclave", telle a été la réaction de George Lucas après la sortie de Star Wars Episode 7. Il n'y a pas que l'argent...

Il est possible, pour un auteur, de s'assurer de ce contrôle créatif dès le stade de l'option, et c'est ce que je recommande. Vous pouvez télécharger un modèle d'option sur le site de la SACD.
  

mardi 19 avril 2016

Rencontre du troisième type

Il arrive parfois de faire des rencontres pour le moins inattendues en dédicace.

Il y a des moments, comme ça, où le destin vous envoie de petits signes. J'ai interprété le dernier comme une incitation à écrire un nouvel article de blog, celui que vous lisez en ce moment.

J'avais abordé un homme d'âge moyen pour lui parler de mes bouquins. "Justement, je suis réalisateur de films d'animations," me répond-il, "je travaille en numérique sur fond vert, tout ça."

Moi: "Vous ne travailleriez pas pour Luc Besson, quand même?"

Lui, "Si, justement si."

Il me raconte un peu son travail, il a l'air sympa. C'est typiquement le genre de personnes que j'aurais voulu rencontrer dans d'autres circonstances.

Mais voilà, il y a le récent procès remporté par les dessinateurs créateurs d'Arthur et les Minimoys, et la condamnation de Luc Besson pour contrefaçon. Je lui en parle parce que j'avais été choqué, non seulement par le fait que les dessinateurs n'aient pas touché les 0,3% qui leur étaient dus sur les recettes du film, ce qui ne me paraissait pas une revendication excessive, mais parce qu'ils avaient aussi été spoliés des droits sur les produits dérivés.

A ma surprise, il n'était pas au courant. Mais il me parle d'un autre procès de Luc Besson dont je n'avais pas entendu parler contre un autre réalisateur - le nom de ce dernier ne me dit rien, et je l'oublie aussitôt.

J'évoque ensuite devant lui le cas de Thomas Clément. Thomas Clément est un auteur qui avait failli signer avec les éditions Intervista, la maison d'édition de Luc Besson fondée à la fin des années 90 et qui a mis fin à son activité en 2011.

L'un des trois articles où Thomas Clément explique son aventure me semble avoir été tronqué, car je l'avais lu à l'époque de sa publication sur son blog, à l'époque où Thomas n'avait pas encore été publié par Le Diable Vauvert.  Il me semble bien qu'il disait que les gens d'Intervista, après lui avoir fait réécrire son œuvre, avaient carrément chargé des écrivains maison de le réécrire à nouveau, pour se l'approprier en toute illégalité.

Mais ma mémoire peut me jouer des tours, bien sûr. Thomas Clément n'a en tout cas pas été dépossédé de ses droits sur son livre, au final.

Bref. Je lui reparle un peu de mes bouquins, et lui laisse malgré tout mon email parce qu'il me fait bonne impression.

Il me lance en partant que "certains réalisateurs veulent devenir califes à la place du calife".

Même après coup, je ne regrette pas de lui avoir laissé mon email. Je ne travaillerai certes pas pour Europa Corp, mais on ne sait jamais, s'il se faisait débaucher par un studio aux Etats-Unis et qu'il repensait à moi... 

Un studio qui aurait pour productrice une femme de préférence, bienveillante envers ses artistes. Je parle d'un monde de bisounours? Un tel studio n'existe pas?

Il n'est pas interdit de rêver...

D'autant que de nombreuses personnes qui voient les couvertures de mes livres, et en particulier de la trilogie Ardalia, me demandent quand le film va sortir.

Et surtout, je sais qu'il est dans l'ADN de ma trilogie d'être adaptée en film, jeu vidéo ou BD, pour les raisons suivantes:

- mon père était dessinateur et nous avions une cave entière remplie de bande dessinées, que je fréquentais assiduement. Cela se ressent dans mon écriture, volontiers visuelle

- j'ai été critique de jeu vidéo, ce qui a déteint sur l'univers entièrement original d'Ardalia, lequel a un aspect ludique

- j'ai été influencé par les grands classiques de la science-fiction, de la fantasy, mais aussi du fantastique et de l'horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma

- enfin et c'est sans doute le plus important, même si je n'ai pas la distance critique par rapport à mon œuvre, je pense y avoir insufflé suffisamment de moi-même et de ce que j'appréhende de l'univers pour rendre les relations entre les personnages intéressantes, et faire en sorte que le roman soit prenant, comme certaines critiques le laissent entendre.

J'ai conscience, cela dit, que les chances sont infimes que l'une de mes œuvres soient un jour adaptée. Le fait que mon sens de l'honneur, mon estime personnelle ainsi que mon sens de la préservation m'interdisent de signer un contrat de dupes ne fait que diminuer ces chances déjà maigres, bien sûr.

En rentrant chez moi, les paroles de ce réalisateur inconnu (je n'ai pas pris son nom) me sont restées à l'esprit. Je me demandais qui était cet autre réalisateur dont il m'avait parlé, et en quoi il avait pu vouloir devenir calife à la place du calife.

Armé de Google, j'ai donc mené une petite enquête. Le procès de ce réalisateur ne pouvait être celui gagné par Luc Besson contre Moebius (Giraud) et les Humanos Associés dans le cadre de la comparaison Incal/5ème Elément.

Je suis rapidement tombé sur le lien du procès gagné par John Carpenter contre Luc Besson. Néanmoins, je connais les films du réalisateur John Carpenter, et je m'en serais souvenu. Fausse piste.

Comme il s'agissait d'une question de pouvoir (histoire du calife), je me suis demandé s'il ne pouvait pas s'agir du procès perdu par Luc Besson contre Pierre-Ange Le Pogam.

En effet, Pierre-Ange Le Pogam était le bras droit de Luc Besson, qu'il avait licencié d'Europa Corp en 2010. Le Pogam avait créé sa firme en 2011, Stone Angels. D'après l'article de Gala, Luc Besson avait alors demandé 2,35 millions d'euros pour non respect de la clause de non concurrence et "dénigrement public".

C'était finalement Pierre-Ange Le Pogam qui avait gagné aux Prudhommes, le tribunal estimant qu'il n'y avait pas de motif "réel ni sérieux" à son licenciement pour faute lourde.

Problème, Pierre-Ange Le Pogam est producteur et acteur, et non réalisateur.

J'ai fini par tomber sur cet impressionnant article paru dans GQ. Et là, je crois que c'était bien la bonne pioche: il s'agirait de Julien Séri, le réalisateur de Yamakasi.

Pour résumer ce que j'ai compris, Luc Besson était le mentor de Julien Séri, ils avaient une relation étroite. Il lui a appris à voler de ses propres ailes, et surtout à ne jamais, en tant que réalisateur, céder aux exigences tyranniques d'un producteur.

Mais voilà, un jour, Besson a débarqué sur le tournage de Yamakasi. Il était mécontent d'un plan et tenait absolument à ce qu'il soit modifié. Julien Séri ayant refusé, il a été renvoyé pour "faute grave".  Luc Besson a ensuite, semble-t-il, remporté le procès aux prudhommes.

Cette affaire cadre complètement avec ce que m'a dit l'autre réalisateur.

Cela m'a rappelé l'armée. En tant que jeune appelé à l'armée (de l'air, opérateur téléphonique), j'avais eu à subir les blagues très désagréables d'autres appelés plus expérimentés.

Notamment, un coup de fil de l'un d'eux se faisant passer pour un haut gradé, et me passant un savon.

Lorsque, plus tard, j'étais devenu plus expérimenté, on m'avait incité à jouer ce type de tour aux nouveaux appelés.

J'avais alors essayé d'expliquer que mieux valait avoir une attitude bienveillante, ou au minimum neutre envers les autres appelés. Le but était de faire en sorte que cette pénible contrainte de 10 mois (à mon époque) se passe de manière cordiale, et le plus vite possible.

Tout le monde aurait été gagnant. Mais je n'ai pas été entendu. Trop de testostérone.

Je me suis demandé si la testostérone ne serait pas aussi en cause dans ce nombre assez incroyable de procès autour d'Europa Corp.

Après tout, un studio qui se fait poursuivre par un autre producteur avant même que son prochain film, Valérian, ne sorte, ce n'est pas courant, non?

Luc Besson serait-il sévèrement burné?



Ma femme, qui a la dent moins dure que moi, m'a fait remarquer que Luc Besson avait aussi créé la cité du cinéma à Saint Denis, avec une école gratuite (même si la sélection y est considérable).

L'homme aurait donc plusieurs facettes.

C'est tant mieux. Tout cela ne fait néanmoins que renforcer mon féminisme: oui, je crois qu'il faudrait plus de femmes à des postes d'influence, d'argent et de pouvoir. Dans le cinéma comme partout ailleurs. 

Vous me direz, les femmes aussi peuvent être corrompues. Et le sont.

Vrai. Mais la plupart des femmes ne visent pas ces postes où l'argent coule à flots, ce qui, selon moi, serait presque un prérequis: mieux vaut des personnes qui aient un style de vie simple et une certaine répugnance, ou une méfiance vis-à-vis du pouvoir et de l'argent, pour garantir plus d'équité et de négociation, plutôt que des personnes qui convoitent ces postes pour, notamment, faire subir aux autres ce qu'elles-mêmes ont subi.

Si ça ne marche pas avec les femmes, il sera toujours temps de faire appel à des algorithmes dans la gestion des richesses. Eux au moins, sont impartiaux. Tant qu'ils ne sont pas détournés... 

Pour conclure cet article sur une note plus légère, je dirais qu'après avoir vécu une rencontre du troisième type, je ne souhaite pas avoir un entretien avec un vampire...