vendredi 29 avril 2016

Mortelle célébrité

Les statistiques sont formelles, si vous êtes artiste et que vous connaissiez la célébrité, entre le moment où vous devenez célèbre et la 25ème année après ce moment, vous aurez 1,7 fois plus de chance de mourir que le restant de la population. Même si votre gloire est éphémère. Tout en se gardant de brosser un tableau trop noir, il serait peut-être temps de se demander ce que l'on veut vraiment... 

Célébrité, ça veut dire quoi? Dans mon esprit, vous êtes célèbre si l'on vous reconnaît dans la rue, ou si des paparazzi s'efforcent de vous arracher au travers de leurs objectifs quelques bribes de votre intimité - et de votre identité - pour les étaler dans la presse people. Bref, cela va plus loin que la simple notoriété. 

Devenir riche et célèbre est rarement un plan de carrière, mais il n'empêche que c'est un rêve partagé par une grande partie de la population. C'est aussi un idéal mis en avant par notre société de consommation.

Je m'en rends compte avec l'âge, même pour un auteur comme moi, qui a très rapidement pris ces distances avec cette part de rêve, en insistant sur l'aspect artisanal de sa vocation, il est impossible de balayer d'un simple revers de main la notion de célébrité.

Pourquoi? Parce que le rêve de gloire et de richesse est un rêve narcissique. Il nous renvoie à une période, où dans le ventre de nos mères, nous vivions dans un état d'extase permanente. Où le moindre de nos désirs était comblé. 

Le monde autour de nous était entièrement à notre service. Tout le monde a vécu cela, ce qui explique l'universalité de cette part de rêve. On pourrait même aller jusqu'à dire que ce "rétro-rêve" est sans doute à l'origine de tous les désirs humains. 

Mais cet idéal de vie est profondément régressif.  Car, en contrepartie, nous étions aussi dans un état de dépendance total.

De même, la star servie par une suite de 150 personnes, qui finit par considérer, dans son narcissisme, chacune de ses personnes comme une extension de soi, ne supporte pas que l'un de ses membres puisse lui faire soudainement défaut. Il faut alors s'attendre à un caprice ou à une colère. 

La frustration ayant été éliminée, si elle réapparaît, elle est vécue comme une attaque, et déclenche l'agressivité. 

Tous les désirs étant comblés immédiatement dans une sorte de gavage systématique, la notion de plaisir, quant à elle, disparaît pour faire place à une forme de nausée. 

Il n'empêche que le désir de devenir cette personne comblée jusqu'à la nausée est très largement partagé. 

Les personnes dont le désir est le plus fort de se rapprocher, tel Icare, du soleil de la célébrité, sont des hommes et des femmes qui ont subi des blessures narcissiques. 

Le fait d'être orphelin de naissance, par exemple. Ou bien d'avoir perdu un proche qui comptait dans l'enfance. Tout cela sont des blessures qui touchent à l'identité de chacun.

En tant qu'être humain, on se construit au travers des interactions avec d'autres. L'identité n'est jamais quelque chose de fixe et définitif, elle se modifie tout au long de la vie. Néanmoins, les racines comptent plus que le reste.

Dans l'enfance, l'identification avec un père ou une mère est partie intégrante du processus d'identité. Vous savez qui vous êtes parce que vous savez qui vous a fait. 

Dans l'adolescence, les parents peuvent aussi servir de repoussoir: vous allez construire votre identité autrement, parce que le modèle parental ne vous convient pas. Le "non", le refus, est tout aussi crucial dans la création d'une identité propre que l'absorption.

Le "non" intervient d'ailleurs beaucoup plus tôt qu'à l'adolescence, mais disons que la rébellion est une sorte de marque de fabrique de cette période si particulière.

La mort d'un membre aussi proche qu'un père ou une mère est donc invalidante. Elle créé un manque que l'on va s'efforcer de combler tout au long de sa vie. 

Ceux dont l'identité est trop faible peuvent être tentés de harceler, voire dans le pire des cas, de s'approprier l'identité de stars en mettant fin à la vie de leur modèle. C'est l'aspect cannibale du fan, qui n'intervient au plus haut degré heureusement que très rarement. 

De manière un peu plus fréquente, il existe des fans qui deviennent des sosies sans pour autant faire preuve de cannibalisme, et qui peuvent développer une carrière de sosie.

Dans d'autres cas, la personne victime d'une blessure va tenter de se construire une nouvelle identité en se contentant de s'inspirer de modèles: modèle dans l'écriture, dans le cinéma, la musique.

Il ne s'agit plus comme pour le fan de réplication, mais bien d'inspiration, avec des choix propres à chaque artiste, des choix qui deviennent plus personnels avec l'expérience. 

Il y a donc acte de création, mais avec une volonté plus ou moins forte selon l'intensité des blessures et les personnalités de panser ses blessures narcissiques à l'aide de l'amour du public. Il faut combler le vide affectif. 

Le problème est que cette personne proche qui vous manque, ce membre du couple qui a divorcé et s'est irrémédiablement éloigné, ne vous apportait pas seulement de l'affection. Il ou elle vous aidait aussi à vous construire, à affermir votre identité. 

Ce ne sera jamais le cas du public. En outre, l'amour du public est volage, inconstant. 

Toute personne qui essaye donc de se construire au travers du regard du public commet une douloureuse erreur, et s'en mordra les doigts. 

Le succès est tout aussi volatil. Les professionnels qui entourent un chanteur ou un groupe savent qu'il faut "faire marcher la planche à billet" dès que la sauce a pris. Multiplier les dates. Les interviews, les concerts, les événements.

Pour tenir, à l'instar du cadre supérieur qui ne sait pas déléguer, on va prendre des "uppers": se shooter aux amphétamines, cocaïne et autres acides. On va en prendre d'autant plus si le trac de se retrouver devant des milliers de personnes nous terrifie.

Cela arrive à certains artistes, et apparemment, Prince était du nombre.

Si le succès se maintient plusieurs mois, pendant lesquels l'on ne cesse de voyager, l'identité, qui a besoin du repérage temps/espace, se retrouve bien vite attaquée de toute part. On ne sait plus où on est. On a du mal à dire qui on est. 

En même temps, on n'a plus de limites, et tous les besoins, y compris sexuels, sont comblés. On se retrouve dans cet état régressif proche de la béatitude pré-natale. 

Des dépendances se créent. Dépendance avec le succès, mais aussi, dépendance avec d'autres éléments beaucoup plus stables et rassurants dans leur manière de vous replonger dans les paradis artificiels: la boisson et les drogues.

Comme on a désappris le sommeil à force d'hyperactivité, on a aussi besoin d'autres drogues, les "downers", les barbituriques, pour s'endormir. Parfois davantage que de simples cachets, comme ce fut le cas de Michael Jackson.

L'hyperactivité ne signifie en rien que vous entretenez de véritables rapports interpersonnels. Comme l'identité se construit au cours de rencontres suivies et que vous n'entretenez que des rapports simplistes avec le public, votre identité se délite. Vous devenez superficiel.

Si vous avez choisi le cinéma, il y a de fortes chances que vous passiez par des méthodes dérivées de l'Actors Studio. Or cette méthode, qui décrète qu'il ne faut pas seulement jouer, mais aussi "être", attaque l'identité, et est pointée du doigt par des psychologues. 

Certains acteurs et actrices ont révélé que les personnages joués leur paraissaient plus réels que leur propre vie privée. 

C'est un immense paradoxe de notre société. Adolescents, on tombe amoureux de stars en raison de l'image forte qu'elles projettent. Mais si l'on réalisait un rêve un peu fou de se marier avec l'une de ces stars (et j'avoue qu'en ce qui me concerne, j'étais attiré par Sharon Stone), il y aurait fort à parier que l'on réaliserait, d'une part, qu'on ne connaît pas du tout la personne derrière l'actrice, et d'autre part, que sa personnalité est trop évasive, trop indéfinissable, trop atrophiée peut-être pour parvenir réellement à s'y attacher. 

Parce que, par exemple, cette star vit des relations bidimensionnelles avec le public, mais n'a pas le temps de s'investir réellement dans une relation plus complexe d'ordre privée, qui par ailleurs, nécessiterait qu'elle se "mette au clair" avec elle-même. 

De nombreuses célébrités, cela dit, ont recours à la psychanalyse, qui peut vraiment aider lorsque pratiquée par de vrais spécialistes, de manière professionnelle. Mais l'incroyable attirance exercée par les stars peut même faire perdre le nord à des professionnels, comme ce fut le cas du psychanalyste de Marylin Monroe. 

L'auteur va comme les autres effectuer sa recherche d'amour narcissique dans le regard du public. Et comme le musicien ou l'acteur, il va connaître des périodes de transe dans sa créativité. 

Ces périodes de transe qui nous permettent de sortir de notre corps pour nous incorporer dans quelque chose de beaucoup plus grand que nous, sans forcément avoir recours à des produits, se rapprochent d'un état d'extase pré-natal. 

Ces périodes sont malheureusement souvent suivies, et je peux en attester, de terribles périodes de doute. On a ainsi l'impression de naviguer entre hauts sommets et abysses, au sein même de sa créativité, comme cela peut être le cas pour ce qui concerne le succès public ou même la simple popularité sur les réseaux sociaux, ou ce que l'on en ressent. 

En cela, nous autres auteurs nous rapprochons beaucoup de personnes victimes de troubles bipolaires.

C'est un obstacle, cela dit, qui n'est pas insurmontable, mais il faut savoir que cela existe. 

Si j'ai choisi de décrire dans cet article la part sombre de l'activité artistique, ce n'est ni pour décourager ni pour me plaindre.

Je tiens simplement à prendre mes distances par rapport aux idéaux de gloire et de richesse qui relèvent, non seulement de la société, mais bien de notre nature profonde, en tant qu'être humains.

Je le reconnais: j'ai un rapport fascination/attirance/méfiance/aversion envers la richesse et la célébrité.

Certaines stars arrivent cependant à mettre de côté l'aspect narcissique pour s'occuper de nobles causes. Ou bien de leurs enfants. 

Le fait de connaître la décadence et une mort prématurée n'est donc en rien une fatalité pour un artiste. Nous pourrons d'autant mieux nous mobiliser que nous sommes conscients des dangers.  

Peut-être certaines personnes attirées par la vocation artistique réaliseront-elles à temps, en lisant cet article, qu'en se privant d'une trop grande part de leur identité propre, en ne sachant plus, au niveau relationnel, que recevoir et non plus donner, si un jour elles devaient procréer, elles ne mettraient au monde que des "fils de", qui auraient d'autant plus de mal à se fabriquer une identité que leur géniteur et génitrice, trop souvent absents, en sont dépourvus... 

Se connaître soi-même pour mieux cultiver son jardin intérieur et ce, tout au long de sa vie, voilà qui est toujours d'actualité.

Je ne saurais trop en tout cas recommander la lecture de Succès damné, le passionnant et brillant ouvrage de référence d'Eric Corbobesse et Laurent Muldworf, paru chez Fayard.

https://store.kobobooks.com/fr-fr/ebook/succes-damne


Cet article est en effet très largement inspiré de cet ouvrage, qui est, dans son ton, toujours bienveillant envers les artistes. 

La statistique que je cite au début concernant la mortalité plus importante des artistes devenus célèbres provient d'une étude citée dans ce livre.

Pour que moi, auteur autoédité militant, aille conseiller la lecture d'un ouvrage traditionnellement édité, qui plus est vendu à 12,99€ dans sa version ebook, vous vous doutez qu'il faut qu'il m'ait convaincu!  

Je terminerai par le début de Succès damné, cette citation d'Albert Camus: Tout artiste qui se mêle de vouloir être célèbre dans notre société doit savoir que ce n'est pas lui qui le sera, mais quelqu'un d'autre sous son nom, qui finira par lui échapper et, peut-être, un jour, par tuer en lui le véritable artiste.

Autre article sur le même sujet : 

Succès, gloire... et amour ?

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Article vraiment enrichissant et bien argumenté. Merci !

Murielle