Le roman Ubik, de Philip K. Dick, offre un merveilleux exemple d'idée(s) tordue(s). Ou distordues. Mises bout à bout, ces idées peuvent sous-tendre un univers dystopique. Spoilers inside!
Tout d'abord, pourquoi ce choix de lire ce roman en particulier, Ubik, de Philip K. Dick? Deux raisons:
- j'avais lu Blade Runner il n'y a pas longtemps, et j'avais envie d'aller plus loin dans l'univers Dickien
- quand je testais des jeux vidéos fin des années 90, j'avais rencontré les développeurs de Cryo Interactive pour Ubik, le jeu vidéo, et l'un des développeurs m'avait dit qu'il avait adoré le roman
Je l'ai donc téléchargé sur ma liseuse. J'avoue, il a failli me tomber des mains à plusieurs reprises. Ce n'est pas la SF la plus abordable que l'on puisse trouver. Mais je me suis accroché.
Au fil de ma progression, j'ai réalisé que le roman était à la croisée des chemins d'autres œuvres de Dick:
- le Maître du Haut Château, à la fois pour son univers dans le supposé présent d'Ubik, 1993 (Ubik a été écrit en 1966 et publié en 1969, et donc, 1993 représentait encore un futur inconnu au moment où Dick l'a écrit), avec la mention dans Ubik de la confédération nord-américaine qui évoque un univers parallèle, et parce qu'à un moment du roman, on bascule dans le passé, pour remonter jusqu'en 1939, époque antérieure à celle du Maître du Haut Château, mais à laquelle cette uchronie se réfère très souvent
- les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques, pour l'aspect Thriller du roman, mais aussi pour l'aspect décrépitude/dégénerescence/flétrissement de cet univers, qu'il s'agisse des cigarettes dans Ubik ou même des êtres vivants qui se transforment en poussière
- Rapport minoritaire, Minority Report, sorti sous la forme d'une nouvelle dix ans auparavant, en 1956, pour l'aspect précognition/divination
- une autre nouvelle que je n'ai pas lue, appelée We Can Remember it Wholesale, Souvenirs à Vendre, sortie au moment de l'achèvement (mais pas de la publication) d'Ubik en 1966, qui a été adaptée sous le nom de Total Recall au cinéma, et qui a en commun avec Ubik de mélanger la réalité, les vrais et les faux souvenirs (de jouer en fait, sur des distorsions de réalité dignes d'alcooliques invétérés, de drogués ou de personnes atteintes de schizophrénie, comme l'a probablement été Dick)
Dans Minority Report comme dans Ubik, nous avons des personnages de precog. Ils ne sont que mentionnés dans Ubik, mais ils jouent un rôle actif dans Minority Report.
Note pour les créateurs de romans de SF: cela fait plus stylé de parler de précognition, et encore mieux de l'abrévier en précog, que de divination, de voyance ou de Madame Irma. Mais cela recouvre la même réalité, le fait de pouvoir deviner le futur, l'anticiper. En cela, tous les romanciers de SF sont des précogs, d'une certaine manière.
Pour chaque univers de SF, vous avez des règles. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que dans ces deux œuvres très proches qui parlent toutes deux de précognition de Philip K. Dick, Minority Report et Ubik, vous avez des règles différentes.
Dans Minority Report, il est possible de prévenir et d'empêcher des meurtres en incarcérant à l'avance les coupables.
Dans Ubik, le futur, même connu par les précog, ne peut être altéré en aucune manière.
L'idée d'incarcérer des meurtriers avant même qu'ils aient commis un meurtre vous paraît tordue? Attendez de voir la suite. Dans Ubik, le personnage de Pat Conlay est une anti-précog qui a la capacité d'altérer les événements du passé.
Comment lui est venu son don? Eh bien, ses parents étaient des précogs. Quand elle n'était qu'une enfant, ils ont vu qu'elle allait casser un vase précieux, et ont puni leur fille une semaine avant que l'événement ne se produise. Devant une telle injustice, les talents anti-précog de l'enfant se sont réveillés.
Rappelez-vous: dans Ubik, il est impossible d'altérer le futur, même si on en a connaissance. Le vase s'est donc brisé. Pour y remédier, Pat Conlay a altéré le passé après-coup. Cela ne l'a pas empêchée d'être punie, puisqu'elle n'a pu agir qu'après-coup, mais cela a effacé le ressentiment de ses parents précog à son égard, ou du moins peut-on le supposer.
Si ça, ce n'est pas du tordu de chez tordu... Pourquoi, à votre avis, Dick a-t-il mis en place la règle selon laquelle le futur ne pouvait être changé dans Ubik, alors qu'il ne l'avait pas fait dix ans auparavant, en écrivant Minority Report? Eh bien tout simplement parce que si le futur avait pu être changé, une anti-précog comme Pat Conlay n'aurait plus eu de raison d'être.
Et Dick avait besoin de se personnage pour jouer le rôle de l'un de ses suspects dans Ubik. C'est un personnage clé du roman.
Imaginez-vous, en tant que parent, même doué de précognition, punir une enfant avant même qu'elle n'ait commis l'acte? Ce serait d'une injustice révoltante. C'est digne d'un esprit retors, et c'est le genre d'idée, en effet, qui peut sous-tendre des univers dystopiques comme ceux d'Ubik ou de Minority Report.
Dans Ubik, il y a aussi d'autres idées profondément dystopiques, comme le fait de devoir payer une porte d'entrée pour entrer ou sortir de son appartement, ou d'insérer des pièces de monnaie pour pouvoir ouvrir son frigo.
Bien que je reconnaisse l'utilité en termes de repoussoir de ce type de littérature, je vous avouerais que ce n'est pas trop mon truc.
Dick a de très grandes qualités de créateur, et de romancier bien sûr. Des qualités créatives qui font que ce sont souvent certaines parties de ces romans qui, au moment des adaptations ciné ou jeu vidéo, sont exploitées au détriment des autres. Car certes, l'exploration de tous les replis du désespoir de l'âme humaine nous permet d'en savoir plus sur nous-mêmes.
Mais tout le monde n'est pas fait pour ça.
Ecriture, édition, livres numériques, science-fiction, fantasy et fantastique (thrillers/polars) sous toutes leurs formes : autant de sujets qui me passionnent et qui font l'actualité de ce blog.
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lundi 17 février 2020
lundi 23 mai 2016
Le raz-de-marée de manuscrits autopubliés, une malédiction ?
J'aime bien, de temps en temps, déterrer de vieux articles de blog. Comme celui de Kristine Kathryn Rusch de 2011 sur les "piles de manuscrits" des maisons d'édition, les fameuses "slush piles".
Les auteurs sont souvent les plus virulents contre le fait qu'à l'ère du numérique et de l'ebook, la libre publication de livres, notamment sur Amazon, donne lieu à la publication de tout et n'importe quoi. Surtout n'importe quoi, à les en croire.
Il est naturel que les auteurs qui passent beaucoup de temps sur des manuscrits défendent la qualité de contenus.
La discussion sur les labels de qualité est récurrente parmi mes pairs.
On sait aussi que, notamment dans la catégorie des livres de non fiction, la libre publication permet à des escrocs d'utiliser des fermes de contenus pour générer du profit. C'est un vrai problème, qu'il ne faut pas minimiser.
Mais les auteurs, parfois même autoédités, donnent parfois l'impression schizophrénique de décrier une situation qui leur permet finalement d'exister, ou au moins d'essayer d'exister.
De faire connaître leurs écrits. De vendre. Et parfois même, comme l'auteur Cédric Charles Antoine, de vivre de leur plume.
Les auteurs, ils ne faut pas croire, ont parfois l'âme (ou la plume) trempée au vitriol: ils ne sont pas toujours tendres les uns envers les autres... Ils ont tendance à globaliser, à jeter le bébé avec l'eau du bain.
Kris Rusch a été directrice de collection (pour le prestigieux magazine Fantasy & Science-Fiction) et a eu affaire aux fameuses montagnes de manuscrits.
Voici ce qu'elle en dit dans son article: It’s a tower of hope, of dreams, of writers who want to do something with their lives.
Traduction: C'est une tour d'espoir, de rêves, d'écrivains qui veulent faire quelque chose de leur vie.
Moi, je dis, big respect.
Je n'ai évidemment pas l'expérience de Kris Rusch. Mais je n'oublie pas l'héritage des pulps, les revues de SF sans prétention littéraires des années 40, qui ont parfois donné naissance à de magnifiques sagas adaptées en films.
Comme La Faune de l'espace, de A.E. Van Vogt, dont est inspiré le film Alien. Car "sans prétention littéraire" ne veut pas dire sans ambition.
A mon modeste niveau, à mes débuts dans une maison d'édition québecoise qui a la particularité de ne pas pratiquer la sélection de manuscrits, j'ai été amené à réaliser des interviews d'auteurs québecois, et pour cela, je me suis documenté en lisant au moins une partie de leurs ouvrages.
Certes, on était dans le brut de décoffrage. Des romans pas toujours parfaitement polis, taillés, ni retravaillés pour devenir efficace et maîtrisés sur le fond, et pas toujours agréables dans la forme.
En y repensant, pourtant, certains de ces textes étaient de vraies pépites. La valeur humaine qui s'en dégageait, l'originalité des histoires avaient quelque chose de grisant, quand on laissait de côté les aspérités - comme les couvertures affreuses.
En tant qu'auteur formé à un certain classicisme, je pouvais estimer avoir un style plus abouti que certains de ces confrères québecois... confrères qui ne m'en remettaient pas moins à ma place, et m'apprenaient l'humilité, par leur talent brut de raconteurs d'histoire.
Alors oui, il peut être divertissant d'aller plonger dans les profondeurs des livres non visibles d'Amazon (et parfois bien visibles) pour se moquer de certaines œuvres et de leurs couvertures.
On a tous besoin de se défouler à certains moments.
Mais de temps en temps, il peut être bon de redescendre de son perchoir en laissant tomber le vitriol, le cynisme et l'ironie pour entrer vraiment dans des textes totalement inconnus et passés sous silence.
Mais de temps en temps, il peut être bon de redescendre de son perchoir en laissant tomber le vitriol, le cynisme et l'ironie pour entrer vraiment dans des textes totalement inconnus et passés sous silence.
Non seulement cela peut rendre plus humble, mais cela peut aussi permettre de s'améliorer en tant qu'auteur.
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mardi 8 décembre 2015
Mon point de vue sur les corrections et réécritures en externe
Mine de rien, le fait de voir son livre réécrit et amélioré par une maison d'édition, cette idée de franchir un ou plusieurs "paliers de qualité", constitue toujours un facteur de motivation non négligeable pour de nombreux auteurs... et donc, une partie du "fonds de commerce" des maisons d'édition. Quant aux auteurs indépendants dont je fais partie, rien ne nous empêche bien sûr d'externaliser nos corrections. Mais quelle attitude, point de vue et méthode peut-on adopter dès lors qu'il s'agit de corrections?
A l'époque où je travaillais en tant que rédacteur, puis chef de rubrique jeux vidéo pour le magazine PC Team, au début des années 2000, nous avions un secrétaire de rédaction qui faisait plus que de la retouche d'article: souvent au grand dam de notre directeur de publication, il s'engageait dans la réécriture complète de certains articles, et partielle de tous les articles. Entraînant des retards de publication qui faisaient grincer des dents.
Le but? Créer une véritable empreinte éditoriale permettant de dire que tel ou tel article relève d'une entité collective. Une entité collective appelée PC Team à l'époque.
Mes articles n'étaient jamais entièrement réécrits, mais déjà à l'époque, je trouvais ces retouches souvent agaçantes.
Je savais qu'une partie de l'identité de l'individu vient de sa manière de dire le monde, de l'exprimer, et je ressentais dans mes tripes cette dilution de l'identité individuelle au moment de l'intégration de cette entité collective, de cette fameuse ligne éditoriale du magazine.
Lorsque j'ai été amené à quitter PC Team (pour d'autres raisons que celle-ci, je pensais avoir une opportunité ailleurs qui ne s'est pas concrétisée), je me suis mis à rechercher un poste entre deux piges.
L'une de mes pistes m'a amené à une légère réorientation: j'ai postulé pour un poste de secrétaire de rédaction. Mon expérience chez PC Team m'avait déjà conduit à avoir une opinion bien arrêtée sur la réécriture. Ainsi, j'expliquai lors de mon entretien d'embauche ma philosophie, qui serait de respecter au maximum la pensée originale de l'auteur et son style d'écriture, en allégeant les retouches.
Il s'est trouvé que le recruteur recherchait exactement l'inverse, donc l'entretien n'a pas débouché sur un emploi.
Je ne suis pas sûr, avec le recul, qu'il se soit agi d'un échec. Cette affirmation de l'importance de l'auteur portait en germe celui que j'allais devenir, et en particulier, l'auteur indépendant qui était en moi. Ce que le recruteur avait refusé était l'affirmation de mon identité profonde. J'avais tout à gagner à la défendre, et tout à perdre à la renier.
Même en ayant été publié entre 2009 et 2011 par une micro maison d'édition, je n'ai jamais travaillé avec un éditeur pratiquant les corrections et la réécriture. Pour autant, je sais que nous développons parfois le fantasme du Guy de Maupassant ou du Victor Hugo qui, en tant que correcteur dans une maison d'édition, va permettre à notre manuscrit de franchir un ou plusieurs paliers, nous élevant au niveau des plus grands noms.
J'ai aussi fait partie de ceux qui pensent que le simple fait de travailler aux côtés de grands pros va nous aider à nous améliorer. A peu près tous les auteurs souffrent, à des degrés divers, d'un complexe de légitimité de leurs écrits. Stephen King lui-même souffre de ne pas avoir intégré certains cénacles d'écrivains, s'il faut en croire l'auteur Kristine Kathryn Rusch (désolé, je n'ai pas le lien vers l'article exact où elle en parlait).
Et il est vrai que travailler avec d'autres auteurs peut vous aider à vous améliorer, à partir du moment où les critiques sont constructives et ne visent pas à imposer un point de vue, j'allais dire un égo, sur un autre. En ce sens, les forums d'entraide entre auteurs peuvent être d'une aide infiniment précieuse.
J'ai moi-même un jour donné des conseils d'écriture à un de mes pairs, mais je me suis aperçu en voulant le faire à fond que c'était en réalité mon point de vue que j'essayais d'imposer sur le sien. Ma manière de dire les choses. Faute de pouvoir définir une frontière nette entre ce qui relevait de ma personnalité et une correction entièrement neutre et objective, j'ai décidé de ne plus jamais recommencer l'expérience.
Si je me méfie de moi-même en tant qu'auteur-correcteur, vous pensez bien que je me méfie de n'importe quel auteur qui pratique des corrections, qu'il le fasse de manière indépendante ou au sein d'une maison d'édition.
Et je ne parle pas que des grosses maisons d'édition. J'ai récemment appris de source sûre qu'une petite maison que je connais, mais uniquement de l'extérieur, réécrivait des chapitres entiers de livres. Peut-être les maisons qui agissent ainsi devraient-elles se mettre en relation avec des spécialistes en développement personnel.
Encourage-t-on vraiment l'éclosion d'une vraie personnalité, d'une vraie voix en remodelant à tout bout de champ de manière autoritaire? Je ne le crois pas.
S'il est une chose essentielle si l'on veut savoir écrire, c'est de savoir lire. Mon style d'auteur, c'est au travers de mes lectures que je l'ai développé. Par agrégation ou rejet. Des choix personnels, à chaque fois. Qui reflètent l'homme que je suis.
Pour autant, je ne conseille absolument pas aux auteurs de tout faire tout seul. Une vision extérieure sur nos écrits reste indispensable, à la fois sur la forme et sur le fond. Pour des problèmes d'orthographe, de grammaire, de syntaxe, mais aussi de logique, de cohérence, de rythme, de prévisibilité de l'intrigue. De bon sens.
Il existe de nombreux paramètres qui sont objectifs et qui vont nous permettre d'améliorer notre prose.
Ma méthode pour tout ce qui est intrigue et développement de fond d'une histoire consiste à la soumettre à un ou plusieurs lecteur(s) de bon sens, mais pas à un auteur. Il faut bien évidemment connaître la ou les personnes, et la notion de confiance est ici fondamentale.
Pour les problèmes de forme, un logiciel comme Antidote est un outil précieux, à condition d'en identifier les limitations. Cela ne dispense pas de faire appel à un professionnel, mais là encore, attention, car la forme est souvent indissociable du fond.
Si par exemple, à cause d'un problème de syntaxe, la personne qui vous corrige vous suggère une nouvelle phrase, rien n'empêche de faire une ou plusieurs contre-propositions, sous forme de commentaires en renvoyant le texte.
Si vous faites comme moi une traduction de votre propre livre, vous pouvez même prendre les devants en proposant plusieurs expressions et tournures possibles sous la forme de commentaires, afin d'être certain que le sens que vous souhaitez sera présent au final.
C'est l'un des plus grands avantages de l'autoédition: c'est vous qui de toute façon aurez le dernier mot. Et dites-vous bien une chose, c'est que l'écriture ne sera jamais une science aussi exacte que les mathématiques.
C'est bien plus organique que cela. Et c'est tant mieux.
A l'époque où je travaillais en tant que rédacteur, puis chef de rubrique jeux vidéo pour le magazine PC Team, au début des années 2000, nous avions un secrétaire de rédaction qui faisait plus que de la retouche d'article: souvent au grand dam de notre directeur de publication, il s'engageait dans la réécriture complète de certains articles, et partielle de tous les articles. Entraînant des retards de publication qui faisaient grincer des dents.
Le but? Créer une véritable empreinte éditoriale permettant de dire que tel ou tel article relève d'une entité collective. Une entité collective appelée PC Team à l'époque.
Mes articles n'étaient jamais entièrement réécrits, mais déjà à l'époque, je trouvais ces retouches souvent agaçantes.
Je savais qu'une partie de l'identité de l'individu vient de sa manière de dire le monde, de l'exprimer, et je ressentais dans mes tripes cette dilution de l'identité individuelle au moment de l'intégration de cette entité collective, de cette fameuse ligne éditoriale du magazine.
Lorsque j'ai été amené à quitter PC Team (pour d'autres raisons que celle-ci, je pensais avoir une opportunité ailleurs qui ne s'est pas concrétisée), je me suis mis à rechercher un poste entre deux piges.
L'une de mes pistes m'a amené à une légère réorientation: j'ai postulé pour un poste de secrétaire de rédaction. Mon expérience chez PC Team m'avait déjà conduit à avoir une opinion bien arrêtée sur la réécriture. Ainsi, j'expliquai lors de mon entretien d'embauche ma philosophie, qui serait de respecter au maximum la pensée originale de l'auteur et son style d'écriture, en allégeant les retouches.
Il s'est trouvé que le recruteur recherchait exactement l'inverse, donc l'entretien n'a pas débouché sur un emploi.
Je ne suis pas sûr, avec le recul, qu'il se soit agi d'un échec. Cette affirmation de l'importance de l'auteur portait en germe celui que j'allais devenir, et en particulier, l'auteur indépendant qui était en moi. Ce que le recruteur avait refusé était l'affirmation de mon identité profonde. J'avais tout à gagner à la défendre, et tout à perdre à la renier.
Même en ayant été publié entre 2009 et 2011 par une micro maison d'édition, je n'ai jamais travaillé avec un éditeur pratiquant les corrections et la réécriture. Pour autant, je sais que nous développons parfois le fantasme du Guy de Maupassant ou du Victor Hugo qui, en tant que correcteur dans une maison d'édition, va permettre à notre manuscrit de franchir un ou plusieurs paliers, nous élevant au niveau des plus grands noms.
J'ai aussi fait partie de ceux qui pensent que le simple fait de travailler aux côtés de grands pros va nous aider à nous améliorer. A peu près tous les auteurs souffrent, à des degrés divers, d'un complexe de légitimité de leurs écrits. Stephen King lui-même souffre de ne pas avoir intégré certains cénacles d'écrivains, s'il faut en croire l'auteur Kristine Kathryn Rusch (désolé, je n'ai pas le lien vers l'article exact où elle en parlait).
Et il est vrai que travailler avec d'autres auteurs peut vous aider à vous améliorer, à partir du moment où les critiques sont constructives et ne visent pas à imposer un point de vue, j'allais dire un égo, sur un autre. En ce sens, les forums d'entraide entre auteurs peuvent être d'une aide infiniment précieuse.
J'ai moi-même un jour donné des conseils d'écriture à un de mes pairs, mais je me suis aperçu en voulant le faire à fond que c'était en réalité mon point de vue que j'essayais d'imposer sur le sien. Ma manière de dire les choses. Faute de pouvoir définir une frontière nette entre ce qui relevait de ma personnalité et une correction entièrement neutre et objective, j'ai décidé de ne plus jamais recommencer l'expérience.
Si je me méfie de moi-même en tant qu'auteur-correcteur, vous pensez bien que je me méfie de n'importe quel auteur qui pratique des corrections, qu'il le fasse de manière indépendante ou au sein d'une maison d'édition.
Et je ne parle pas que des grosses maisons d'édition. J'ai récemment appris de source sûre qu'une petite maison que je connais, mais uniquement de l'extérieur, réécrivait des chapitres entiers de livres. Peut-être les maisons qui agissent ainsi devraient-elles se mettre en relation avec des spécialistes en développement personnel.
Encourage-t-on vraiment l'éclosion d'une vraie personnalité, d'une vraie voix en remodelant à tout bout de champ de manière autoritaire? Je ne le crois pas.
S'il est une chose essentielle si l'on veut savoir écrire, c'est de savoir lire. Mon style d'auteur, c'est au travers de mes lectures que je l'ai développé. Par agrégation ou rejet. Des choix personnels, à chaque fois. Qui reflètent l'homme que je suis.
Pour autant, je ne conseille absolument pas aux auteurs de tout faire tout seul. Une vision extérieure sur nos écrits reste indispensable, à la fois sur la forme et sur le fond. Pour des problèmes d'orthographe, de grammaire, de syntaxe, mais aussi de logique, de cohérence, de rythme, de prévisibilité de l'intrigue. De bon sens.
Il existe de nombreux paramètres qui sont objectifs et qui vont nous permettre d'améliorer notre prose.
Ma méthode pour tout ce qui est intrigue et développement de fond d'une histoire consiste à la soumettre à un ou plusieurs lecteur(s) de bon sens, mais pas à un auteur. Il faut bien évidemment connaître la ou les personnes, et la notion de confiance est ici fondamentale.
Pour les problèmes de forme, un logiciel comme Antidote est un outil précieux, à condition d'en identifier les limitations. Cela ne dispense pas de faire appel à un professionnel, mais là encore, attention, car la forme est souvent indissociable du fond.
Si par exemple, à cause d'un problème de syntaxe, la personne qui vous corrige vous suggère une nouvelle phrase, rien n'empêche de faire une ou plusieurs contre-propositions, sous forme de commentaires en renvoyant le texte.
Si vous faites comme moi une traduction de votre propre livre, vous pouvez même prendre les devants en proposant plusieurs expressions et tournures possibles sous la forme de commentaires, afin d'être certain que le sens que vous souhaitez sera présent au final.
C'est l'un des plus grands avantages de l'autoédition: c'est vous qui de toute façon aurez le dernier mot. Et dites-vous bien une chose, c'est que l'écriture ne sera jamais une science aussi exacte que les mathématiques.
C'est bien plus organique que cela. Et c'est tant mieux.
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