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lundi 24 mars 2025

L'Essence des Sens : chapitre 39

A titre expérimental, j'ai décidé de faire paraître un nouveau chapitre de mon dernier roman, L'Essence des Sens (Science-Fiction), sur ce blog chaque semaine. Voici le trente-neuvième.

39. Le proverbial grain de sable 

La communication hyperluminique avait été rassurante — Merek allait bien. Installé dans son siège gravifique du Croc de Shaenor, Jaynak poussa un soupir de contentement. Son frère, comme les autres pilotes dont les nanites ektrim venaient d’être neutralisés, se trouvait surveillé par des drones SR dans une salle commune du Strator. Tant qu’ils ne seraient pas revenus sur Nadar pour communier avec l’argelen, et aussi longtemps que leurs réactions aux informations concernant le passé n’auraient pas été évaluées, ils demeureraient suspects. Jaynak fit un vœu pour que son frère accepte au plus vite la nouvelle réalité des choses. L’Expansion ne voudrait à aucun prix laisser la situation en l’état, et bien vite, Nadar allait devoir présenter un front uni contre ses anciens alliés. Des pilotes comme Merek seraient alors d’un intérêt vital pour la défense de leur civilisation. 

Jaynak activa la vue arrière sur la console attachée au dossier devant lui. Le Croc de Shaenor s’éloignait de l’un des grands chantiers spatiaux en orbite autour de la verte Nadar. L’on y distinguait deux imposants destroyers dans leur dernière phase d’achèvement. Ils n’avaient pas pu participer à l’invasion d’Oblan, mais sauf très mauvaise surprise, seraient fin prêts pour repousser toute menace en provenance de l’Expansion. Jaynak se tourna vers Naldeia et posa sa main dans la sienne. Elle lui sourit. 

Soudain, le visage aux veines saillantes de Balchak apparut au-dessus de la console de communication du poste de pilotage. 

« Je viens d’acquérir votre signal, dit le Quantorien. Je vous suis en mode occulté. 

– Bien compris, fit Shaella. Silence radio jusqu’à nouvel ordre. » 

Un signal lumineux lui répondit. 

A l’instar des humains et de sa compagne, Jaynak prit le parti de se détendre. Il leur restait plusieurs heures avant de rallier le point de rendez-vous au milieu du système, où ils feraient leur jonction avec la flotte de retour d’Ixion. C’est là que lui et Naldeia se sépareraient. Jaynak avait pour mission de donner des conférences aux anciens Fervents pour leur expliquer son parcours et les convaincre de faire cause commune avec les Réfractaires. Naldeia, quant à elle, rejoindrait en compagnie de Shaella et de Balchak le Rapier dans le système Estregor. Là, elle jouerait le rôle d’intermédiaire entre le commandement suprême de la Confédération des Planètes Unies, le commandant Telnov, qui venait d’être promu Coordonnateur de la flotte nadarienne, et le professeur Belganov. Sa tâche serait à n’en pas douter écrasante. La savoir entre les mains de Shaella McGinnis était tout de même rassurant. La commandante humaine avait prouvé son niveau de compétence depuis qu’ils l’avaient rencontrée. Shaella n’agissait bien sûr pas de manière désintéressée, mais si elle avait partagé la mentalité des Fengirs, des Ektrims ou des Zayborgs, elle ne se serait pas préoccupée du sort des Nadariens après les avoir retournés contre leurs anciens alliés. 

Elle lui faisait penser à une chirurgienne qui aurait retiré le caillot empêchant la libre circulation du sang — grâce à elle Nadar avait une chance de retrouver sa vitalité. 

La planète verte n’était plus qu’un point brillant derrière eux depuis quelque temps déjà quand Fal annonça la désoccultation. L’utilisation du dispositif de furtivité était gourmande en ressources. Il fallait le préserver en vue du passage du Relais d’Accélération, après le rendez-vous avec la flotte. 

Jaynak demanda à sa console l’accès en tant qu’observateur aux détecteurs courte portée. Balchak était toujours occulté, sans doute parce qu’il avait eu tout loisir d’amasser des réserves d’énergie pendant son orbite autour de Nadar. Un nouveau point se matérialisa subitement, étonnamment proche. 

 « Holoproj », ordonna Shaella. 

Le bâtiment qui venait de surgir était de classe croiseur. Formé d’une impressionnante demi-sphère parcourue de courants bleutés partant de la poupe pour se rétrécir et s’étirer à partir du milieu, il était doté d’une double proue pyramidale à laquelle il fallait ajouter la baie de commandement central. Le vaisseau portait sans aucun doute la signature des Ektrims. On ne devinait la présence des pyramides en proue que parce qu’elles se détachaient sur fond de nébuleuse. 

« Il est à double générateur d’antimatière, dit Shaella sans s’adresser à quiconque. Un modèle très rare. » La tension dans sa voix, bien que perceptible, était maîtrisée. 

« Il est positionné sur un vecteur d’interception, annonça Fal. 

– Il devait s’être occulté pour s’être autant approché sans apparaître sur les détecteurs, commenta Naldeia. 

– Je prends les commandes en mode synaptique, dit Shaella. Tenez-vous bien, ça va secouer. Contactez la flotte Nadarienne. 

– Impossible, lui répondit l’officier en charge de la communication. L’ennemi brouille nos signaux. » 

Le Croc de Shaenor se mit à zigzaguer follement. Jaynak, qui surveillait les détecteurs, n’aperçut pas la signature de L’Eclat d’Alcor, de Balchak. Le Quantorien patientait peut-être dans l’ombre, attendant le moment décisif pour frapper. Quoiqu’il en fût, tandis que Shaella multipliait les manœuvres évasives, le respect que Jaynak nourrissait à l’égard des humains s’accrut. Même lui, dont le corps était habitué à gérer des gravités différentes, avait le tournis. 

Le transporteur s’était rapproché autant qu’il le pouvait du croiseur ektrim. Shaella commanda simultanément le largage des deux missiles et de la paire de torpilles qui constituaient les seules armes du vaisseau. 

Quatre éclairs jaillirent en courte succession du croiseur. Missiles et torpilles explosèrent dans le silence de l’espace avant d’avoir atteint leur objectif. Le Croc de Shaenor subit une série de secousses. Jaynak sentit la main de Naldeia se refermer sur la sienne et la serrer. Pour la première fois, il réalisa la gravité de la situation. 

Un éclair puissant frappa tout à coup le vaisseau. Le bouclier du simple transporteur fengirien s’avéra bien trop frêle pour y résister — humains comme Nadariens furent plongés dans l’inconscience. Fal, quant à lui, se mit en semi-veille afin de limiter les dégâts. 


Balchak R’stog ne pouvait se départir d’une certaine admiration pour la commandante McGinnis. Son vaisseau, le Diligent, était une merveille de technologie. Pourtant, elle n’avait pas hésité à le délaisser pour emprunter un transporteur fengirien, certes trafiqué et amélioré, mais beaucoup moins performant. Il aurait adoré partager avec elle les risques insensés de sa mission sur Nadar. Il y avait là de quoi réveiller les sensations du phar’thal, le rituel de protection qu’il avait subi à l’adolescence, et qui resterait à jamais associé pour lui à la notion de danger mortel. S’adapter à une planète inconnue, s’infiltrer dans ses bases les plus névralgiques, agir de manière à déstabiliser tout un régime sans pourtant laisser la moindre trace. Etre, en somme, le proverbial grain de sable qui fait dérailler toute la machine… le rêve de tout espion porté sur l’action. 

Shaella ne lui faisait pas assez confiance pour l’inclure dans l’équipe, et il se voyait relégué à une simple mission d’escorte. Autant dire qu’il faisait de la figuration. Il pouvait la comprendre, bien sûr. Ils étaient de deux bords différents sur l’échiquier galactique. Elle ne connaissait rien à ses talents et ne se fiait à lui que dans la mesure où elle avait dû deviner qu’il ne ferait rien pour désappointer Lucinda. Lui permettre d’opérer à partir de L’Eclat d’Alcor était déjà, du point de vue de Shaella, un signe positif. 

Balchak était déterminé à ne pas se contenter de faire le boulot, mais à accomplir sa tâche de manière aussi scrupuleuse qu’il le pouvait. Il était certain de n’avoir été repéré par personne depuis leur incursion dans le système d’Altanis. Contrairement au Croc de Shaenor, il pourrait sans doute se maintenir en mode occulté jusqu’à la rencontre avec la flotte de Nadar. Il n’aurait ensuite qu’à laisser son dispositif d’occultation se recharger jusqu’au moment d’atteindre le Relais d’Accélération vers Estregor. 

Le point qui apparut tout à coup sur ses détecteurs courte portée fit frémir les poils de sa barbe, comme à chaque fois qu’il était confronté à l’inattendu. En la matière, il était servi, songea-t-il en prenant connaissance aussitôt, par le biais de son augmentation cérébrale, des caractéristiques du nouveau venu — un croiseur Ektrim non répertorié sur sa base de données, rien de moins ! Balchak eut l’idée de se placer dans les six heures du vaisseau ennemi pour l’attaquer par-derrière dans l’espoir de désactiver ses boucliers et même de toucher son système de distorsion. 

« Pure folie », grommela-t-il. Le croiseur menait une attaque-surprise et avait donc tous ses boucliers levés — Balchak n’avait aucune chance. Formé à prendre des décisions rapides, il eut un dernier regard pour le frêle transporteur de Shaella qui s’était désespérément lancé dans une série de virages serrés et, mâchoire crispée, fit demi-tour. Impossible d’où il était d’essayer de rallier la flotte, le croiseur lui barrant le passage. Le mieux était encore de revenir vers Nadar à vitesse maximale d’impulsion et de se rappeler au bon souvenir du professeur Belganov. Heureusement, la commandante Shaella lui avait fourni les coordonnées hypraluminiques qui lui permettraient de le joindre — dès qu’il serait suffisamment éloigné du croiseur ektrim, bien entendu. 

Balchak poussa un soupir de soulagement en s’apercevant que le vaisseau ennemi ne l’avait pas pris en chasse. Obnubilé par sa proie, il n’avait pas songé qu’un autre appareil occulté pouvait se trouver sur place. 

Nadar avait grossi sur l’écran de visualisation, et plusieurs heures s’étaient écoulées quand Balchak estima pouvoir courir le risque de contacter Belganov. L’Eclat d’Alcor naviguait depuis peu en toute visibilité, ayant épuisé ses réserves. A la surprise de Balchak, le visage du professeur apparut dans son cockpit avant même qu’il ne cherche à le joindre. Dans la même fraction de seconde, l’augmentation de Balchak lui signala la présence de deux destroyers et d’un croiseur se dirigeant droit sur lui. 

« Balchak R’stog, fit le professeur de sa voix grave, que fait L’Eclat d’Alcor dans les parages ? 

– J’étais chargé d’escorter le vaisseau du commandant McGinnis, dit Balchak, jusqu’au moment où un croiseur ektrim est apparu. » 

L’éclat bleuté émanant des yeux du professeur se fit plus ardent. « Ma prémonition s’est donc révélée exacte. La menace qu’a fait peser l’ennemi si tôt après le départ de Naldeia et Jaynak m’a incité à penser qu’ils couraient un danger. Et ils ne sont pas les seuls, j’en ai peur. Qu’est-il arrivé au Croc de Shaenor ? 

– Désolé, mais je l’ignore. J’ai préféré désactiver mes détecteurs pour éviter qu’ils ne trahissent ma présence. Je vous envoie les coordonnées de la rencontre. » 

Belganov mit fin à la communication dès qu’il eut l’information. Balchak se rapprocha du croiseur, jusqu’à évoluer dans son sillage. Il était sur le point de rappeler le professeur quand celui-ci le devança une nouvelle fois. 

« J’ai interrogé les stations de protection d’Altanis », dit Belganov. Balchak hocha la tête. Les soleils de chaque système pouvant constituer des points de vulnérabilité aussi bien que les planètes elles-mêmes, des stations de protection étaient parfois disposées afin de contrer une éventuelle menace. 

« Deux d’entre elles m’ont signalé des fluctuations de neutrinos qui pourraient correspondre à un croiseur occulté. Les données de navigation de ce supposé croiseur sont cohérentes avec le temps qu’il lui aurait fallu pour rejoindre l’endroit à partir de la zone où vous-même l’avez rencontré. Malheureusement, la trajectoire que suit ce croiseur va le mettre hors de portée de nos stations. 

– Ce qui signifie ? 

– Notre croiseur et nos destroyers ont des capacités de distorsion limitées sans avoir recours à un quelconque Relais d’Accélération. Si vous êtes volontaire pour une mission à haut risque, vous avez trois minutes pour vous arrimer dans notre hangar. Nous allons effectuer un saut au plus près de notre étoile. » 

*** 

Le rayon tracteur attira le Croc de Shaenor au travers de l’un des sas du croiseur ektrim. Pendant qu’il se maintenait dans son état de demi-veille, Fal lançait des simulations. Ignorant les effectifs réels de l’ennemi, il se basait sur des chiffres standards pour des bâtiments du tonnage du croiseur. Ses chances de fuir ou de perturber les systèmes adverses s’avérant infimes, il décida de demeurer dans le même état jusqu’à nouvel ordre. Il était capable de sonder les lieux de manière très discrète afin de ne pas donner l’éveil — cela devrait lui suffire pour l’instant. 

Les systèmes de survie du vaisseau fonctionnaient encore. Ils étaient les mieux protégés, si bien que l’atmosphère restait propice aux occupants humains et nadariens, qui avaient survécu. Les compagnons de Fal, en revanche, ne feignaient pas leur inconscience. 

Le son d’un découpeur à plasma se fit entendre. La paroi ciblée tomba au sol. Un drone vint tout d’abord inspecter les lieux. Peu après, les Zayborgs apparurent. Ils portaient des combinaisons dont les lueurs bleutées les distinguaient en tant que garde prétorienne de l’Ektrim commandant le vaisseau. Leur crâne était aussi allongé que celui d’un Ektrim, mais plus lisse. Des éclats rougeoyants émanaient d’un œil sur deux, et leur queue pourvue d’une boule hérissée de pointes se balançait rythmiquement tandis qu’ils avançaient. Ils s’emparèrent des humains qu’ils prirent sans cérémonie sur leurs épaules. Fal, quant à lui, eut droit à un harnais de contention, lequel emprisonna ses drones et son torse. 

L’androïde ne fit pas un mouvement et se laissa transporter à son tour. Un Fengir commandait le détachement de Zayborgs. Les coursives du croiseur se succédaient. Fal fut séparé des humains, mais s’aperçut qu’on les conduisait dans une salle médicalisée. Lui-même échoua dans une pièce où figuraient une demi-douzaine de droïdes de sinistre allure — des gardes à la livrée noire, dont la taille amincie et les larges épaules donnaient l’impression d’une grande puissance physique. 

Fal fouilla ses archives, à la recherche d’une situation aussi compromise pour Shaella et son équipe. Il n’en trouva pas. 

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lundi 17 mars 2025

L'Essence des Sens : chapitre 38

A titre expérimental, j'ai décidé de faire paraître un nouveau chapitre de mon dernier roman, L'Essence des Sens (Science-Fiction), sur ce blog chaque semaine. Voici le trente-huitième.

38. En sous-sol

L’Ektrim possédait une cape dont le col à l’extrémité évasée lui encadrait le visage, qu’il avait osseux. Ses yeux étaient deux puits sans fond d’où pulsait une haine infinie. Les courants électriques parcourant sa peau nervurée se répandaient jusque sur la surface de sa cape aux motifs ondoyants. Là, ils gagnaient en intensité, comme un orage qui voyait soudain sa puissance décuplée et ne demandait qu’à laisser échapper l’un de ses éclairs dévastateurs. 

Belganov n’avait pris possession du Palais de la Première Strate que depuis une vingtaine d’heures, et la communication holographique était la première qu’il recevait en provenance d’un dirigeant étranger. 

« L’Exarque stellaire vous parle », dit l’Ektrim. Pénétrante, sa voix paraissait résonner dans plusieurs endroits de la pièce. Elle s’insinuait dans les oreilles comme un serpent vous entourant de ses anneaux pour faire de vous sa victime. « Je suis Than’Agh. En trahissant les Fengirs, vous vous êtes exclu de l’Expansion. Le traité qui nous liait est maintenant caduc. Votre peuple peut se réjouir d’avoir choisi le Coordonnateur qui va le mener à son anéantissement. Les jours de votre pitoyable civilisation sont comptés. » 

Belganov n’eut pas le temps de répondre — le dirigeant des Ektrims mit fin à la communication. L’Intelligence Synthétique au service du Premier Coordonnateur s’avéra impuissante à remonter à la source afin d’identifier l’origine de l’appel. Crypté au niveau quantique, celui-ci était intraçable. Une ombre passa sur le visage de Belganov, dont les traits ridés étaient plus creusés encore qu’à l’accoutumée. Ces derniers jours avaient été harassants. La nouvelle de la défaite de Grendchko et des Fengirs, et de la capture de la flotte entière de Nadar par les Réfractaires, avait bien sûr eu un formidable effet euphorisant. La succession de victoires sur Nadar rendait d’autant plus difficile de garder sa lucidité dans ces moments. Grâce à la prise du plus névralgique d’entre eux, les centres opérationnels des Fengirs étaient tombés les uns après les autres. La liesse le disputait parmi le peuple à un immense ébahissement. 

Tout cela était bien beau, mais depuis sa nomination en tant que Premier Coordonnateur par intérim, Belganov voyait les responsabilités s’entasser sur ses épaules comme autant de briques menaçant de l’enterrer pour de bon. Depuis qu’il était devenu le leader des Réfractaires, il s’était habitué à l’idée de devoir assumer des charges bien plus diverses que sa formation d’origine. Il s’était donc préparé de manière intensive, et son augmentation était une ressource précieuse — mais il y avait des limites. 

L’appel de l’Exarque venait le ramener à une réalité abrupte. Il eut une pensée inquiète pour Naldeia et Jaynak. Tous deux avaient embarqué dans le transporteur fengirien de la commandante Shaella McGinnis, de l’Angle M. Naldeia devait coordonner la flotte des Nadariens avec les forces de la Confédération des Planètes Unies, en prévision des représailles que l’Expansion ne manquerait pas d’exercer sur Nadar. Quant à Jaynak, inquiet pour son frère Merek, il comptait rallier au plus vite la flotte de retour du système d’Ixion. Belganov et Shaella avaient convenu de garder secret le rôle joué par l’Angle Mort dans les derniers événements — l’organisation tenait à sa clandestinité. 

En ce qui concernait la Confédération des Planètes Unies, une période de préparation du peuple était nécessaire pour annoncer l’alliance avec l’ennemi de naguère. 

Belganov se caressa le menton entre l’index et le pouce. Cet appel pouvait laisser entendre que les Ektrims surveillaient de beaucoup plus près Nadar qu’il ne l’avait cru, auquel cas… 

Une icône clignotante interrompit le cours de ses réflexions. Halnev, le Premier Guide Communiant, cherchait à le joindre. 

« Premier Coordonnateur, dit Halnev, dont l’hologramme se matérialisa devant Belganov, nous avons réussi à ouvrir l’accès aux sous-sols et à pénétrer dans un centre de contrôle indépendant du reste de la base. L’équipe spéciale d’intervention vient de le pirater. En ce moment même, notre IS récupère les secrets des entrailles de cette prétendue ambassade. 

– Très bien, j’arrive. » Belganov coupa la communication avant que Halnev ne puisse émettre d’objection. 

Dans le rapport qu’il avait envoyé, l’androïde Fal avait signalé l’existence de ces sous-sols. Il fallait cependant disposer d’une clé de décryptage ektrim pour y pénétrer, faute de quoi Fal avait indiqué une probabilité de 90 % pour que les sous-sols soient piégés et explosent. Avant de quitter la planète, Shaella et son équipe avaient fourni aux Réfractaires une série de clés ektrim connues de leurs services. Celles-ci devaient servir de base pour décrypter le verrou de l’ancienne ambassade fengirienne. Les principales Intelligences Synthétiques de Nadar avaient été mises à contribution pour résoudre le problème en douceur, et le succès était au rendez-vous. Aller sur place comprenait une part non négligeable de risque en cas de traquenard, néanmoins Belganov tenait absolument à découvrir l’endroit de ses propres yeux. Ce sous-sol allait peut-être devenir l’aboutissement de sa carrière — bien plus encore que son poste de Premier Coordonnateur par intérim. 

Il demanda à ce qu’on lui prépare son flotteur. Plusieurs drones l’accompagnèrent ainsi que deux gardes de sa sécurité personnelle. 

Après avoir vécu dans l’ombre pendant si longtemps, Belganov avait du mal à se faire au luxe de précautions dont il était entouré, davantage qu’à la majesté des lieux environnants. Il fallait par exemple que l’on vérifie systématiquement que ses moyens de locomotion n’aient pas été piégés, sans parler des encombrantes escortes permanentes, bien sûr. 

Un tripode le conduisit avec ses gardes à son flotteur, dont le cockpit était opaque de l’extérieur. Quatre autres engins identiques partirent en même temps que lui afin de déjouer un éventuel attentat sur sa personne. Le trajet fut bref. Depuis les airs, Belganov vit une foule de gens se presser à l’entrée du grand bâtiment rectangulaire. A présent que les Fengirs avaient été vaincus, la curiosité au sujet de l’ambassade si longtemps interdite était vive. Pour l’instant toutefois, Belganov faisait défendre les accès par des gardes assortis de droïdes de sécurité. Ce n’était pas la plus populaire des mesures, mais il y avait des moments où le respect de l’ordre et de la discipline devait prévaloir. Le peuple devait comprendre que la victoire des Réfractaires ne signifiait pas l’anarchie et le chaos. 

Les flotteurs du Premier Coordonnateur et de son escorte se posèrent sur une plate-forme rétractable de taille moyenne. D’autres gardes l’accueillirent à l’intérieur. Belganov gardait une apparence de sérénité en arpentant les couloirs, puis en empruntant une navette, bien qu’il ait rarement éprouvé autant d’impatience. Sur les murs, des traces noires et des pans de métal tordus racontaient leur histoire. Des équipes de droïdes s’affairaient à remettre les lieux en état. Bientôt, les derniers vestiges des combats disparaîtraient. Les holoprojecteurs simulant l’environnement des Fengirs étaient pour l’instant inactifs mais pourraient être rallumés en cas de visite touristique de l’endroit, à condition de s’avérer inoffensifs. 

Deux gardes étaient postés à l’entrée du sous-sol. Ils saluèrent respectueusement le Premier Coordonnateur par intérim, lui livrant le passage vers l’ouverture béante qui avait remplacé la trappe parfaitement camouflée. Un éclat bleuté révélait la fonction antigrav du conduit. Belganov percevait la nervosité des soldats autour de lui — sa vie comme celle des membres de son escorte allait dépendre d’une technologie fengirienne. Sans hésiter, il accomplit l’enjambée qui le positionna au centre du vide. Quatre des soldats s’empressèrent de le rejoindre. L’attente ne dura que deux secondes avant que les parois ne se mettent à défiler à la verticale. Ils atteignirent le sol avant même de l’avoir réalisé. 

Des robots multifonction servant de machines-outils étaient alignés, inertes. Sur les murs, des lignes couvant d’un feu orange encadraient des séries de casiers. Belganov s’approcha de l’un d’eux et essaya de l’ouvrir, sans y parvenir. 

« Nous n’avons pas réussi non plus, dit l’un des soldats. Cela s’opère sans doute à partir de la salle de contrôle. » 

Belganov fit signe de l’y conduire. En chemin, ils tombèrent sur Halnev qui arrivait en sens inverse. La nervosité visible sur le visage du Premier Guide Communiant devait égaler la sienne, songea Belganov. Halnev brandit une tablette. 

« Notre IS a interfacé les commandes de cette usine là-dessus. Ces robots fabriquent des drones », expliqua-t-il en désignant les rangées de structures entourées de multiples bras articulés. 

A son tour, il s’approcha de l’un des casiers. Il consulta sa tablette, fit défiler les icônes et effleura l’une d’elles. Des nombres apparurent sur les casiers. Halnev sélectionna sur sa tablette le nombre en face d’eux. 

Le casier correspondant glissa vers eux. A l’intérieur, il y avait un étrange mini-drone. Les protubérances qui le recouvraient faisaient penser à des nœuds, et sa coque s’avérait quasi transparente. Effilé sur le devant, il comportait une aiguille si fine à son extrémité que la pointe en devenait presque invisible. 

« Juste un instant, je vais en prendre le contrôle, dit Halnev. Voilà. » 

Le mini-drone fut tout à coup parcouru de courants bleutés le long de ses « nœuds ». Il s’éleva en l’air sans produire aucun bruit. Les soldats autour d’eux échangèrent des regards nerveux. L’aspect de la chose était indéniablement menaçant. 

« L’IS vient de me suggérer une fonction en la faisant clignoter. Essayons. » Halnev effleura une nouvelle icône. 

Le mini-drone disparut. Plusieurs exclamations étouffées retentirent. Belganov approcha sa main de l’endroit où s’était trouvé l’engin. Il en perçut les contours. « Ils ont donc la faculté d’occultation, et cette aiguille à l’extrémité… 

– L’IS me signale une icône d’analyse de contenu du drone, dit Halnev. 

– Allez-y », ordonna Belganov. 

Projeté par la tablette que tenait Halnev, l’hologramme qui apparut avait la forme d’une larve aux anneaux argentés, en tout point similaire à celle qui avait été révélée au Premier Coordonnateur à bord du Rapier. Un frisson de contentement intense parcourut Belganov. Les soldats écarquillaient les yeux en contemplant la morphologie étrange. Le silence était absolu. 

« C’est donc ainsi qu’ils procédaient, fit Belganov au bout de quelques instants. 

– Vous pouvez développer, professeur ? » demanda Halnev. Par réflexe, il était revenu à l’ancien titre de Belganov. 

Le Premier Coordonnateur hocha la tête avant de désigner de l’index un emplacement sur l’arrière de son crâne. « C’est ici que se trouve notre point faible. Un espace infime entre deux zones de notre cortex. Aucun nerf n’y est relié — si vous appliquiez une aiguille sur ce point précis, je ne sentirais rien. 

– Vous voulez dire que ce drone… 

– L’image que vous avez devant vous, cette larve, est le fameux nanite conçu par les ektrims. Les mini-drones occulteurs fabriqués ici en contiennent tous au moins un. Vraisemblablement beaucoup plus. Peut-être des millions. Si mes prévisions sont exactes, les mini-drones ne se contentaient pas de pénétrer subrepticement dans les Cavernes d’Ambre de notre planète pour nous injecter leur cargaison au moment suprême où notre conscience se trouvait dans la matrice. Leur aiguille devait leur permettre d’analyser notre sang, et de le comparer en quelques fractions de seconde à leur base de données afin de savoir si l’ADN correspondait à un individu déjà contaminé par un nanite. Ainsi, les mini-drones pouvaient passer à la cible suivante si c’était le cas. Dans le cas contraire, ils procédaient à l’injection. C’est la preuve formelle que nous recherchions. » 

Certains des soldats se mirent à contempler l’étendue des casiers alentour. Belganov songea qu’il y avait là de quoi infecter la planète entière. Les drones devaient être transportés dans les principales villes par les Fengirs eux-mêmes, qui les récupéraient une fois leur tâche effectuée. Grâce à cette usine secrète, chaque nouvelle génération de Nadarien se retrouvait contaminée, dès que les jeunes étaient en âge de communier avec l’argelen. 

« Nous avons maintenant le moyen de contrer les rumeurs complotistes qui se sont répandues depuis que nous avons annoncé l’existence de ces nanites, dit Belganov. Dès que la base sera remise en état, nous organiserons des visites guidées. Il y aura aussi une reconstitution holographique visitable par tous, à tout moment. Nous ferons en permanence la démonstration de l’existence de ces drones et de leur fonction d’occultation. Les nanites ne peuvent être observés à l’œil nu, mais le caractère exotique des icônes utilisées par les ektrims, ainsi que leur technologie, devrait convaincre le plus grand nombre. 

– Cette technologie ne risque-t-elle pas d’être subtilisée pour être employée de nouveau à des fins néfastes ? demanda Halnev. 

– C’est un risque, mais elle est si avancée qu’elle ne peut être répliquée facilement. Nous devrons établir une sécurité draconienne au moment des visites, qui seront de toute façon interdites aux aliens. Bien évidemment, le centre de contrôle ne sera accessible que par du personnel autorisé. Nous allons, je pense, devoir développer une industrie d’augmentations. A terme, ceux parmi nous qui le désirent pourront être équipés de nanites capables de détecter ces parasites ektrim. Cela devrait limiter la paranoïa des gens. 

– L’IS m’a également confirmé que ces parasites ont une fonction d’autodestruction. Si elle n’a pas été activée jusqu’à présent, c’est bien que ce centre était le seul habilité à envoyer cet ordre, et qu’il n’a pas reçu les alertes prévues à cet effet. Notre plan a donc parfaitement réussi. 

– C’est un immense soulagement, conclut Belganov. Nous allons enfin pouvoir procéder en toute sécurité au retrait parmi la population des nanites anti-ektrim en même temps que des parasites qu’ils ont capturés. »

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lundi 10 mars 2025

L'Essence des Sens : chapitre 37

A titre expérimental, j'ai décidé de faire paraître un nouveau chapitre de mon dernier roman, L'Essence des Sens (Science-Fiction), sur ce blog chaque semaine. Voici le trente-septième.

37. Le début de la fin 

« Mon rêve va enfin se réaliser : je vais embrasser un Circanien sur une île déserte. » Jaynak avait le sourire aux lèvres en couvrant de son regard le personnage en combinaison à proximité de son flotteur. Derrière sa visière, le Circanien avait la peau jaune, des cheveux raides séparés par une raie au milieu du crâne. Il le dévisageait d’un œil critique.

« Moi au moins, fit Naldeia en retirant son casque, dévoilant son beau visage de Nadarienne, je peux retrouver facilement mon apparence. Tu ne peux pas en dire autant, Jay. 

– C’est la faute de la moussor, dit Jaynak. Une idée de Shaella. Toujours mieux qu’un casque vissé en permanence, si tu veux mon avis. » 

Naldeia posa ses mains sur ses épaules, l’attira à lui et l’embrassa voluptueusement. « Je confirme, dit-elle. C’est même beaucoup mieux. Même si ça fait un peu bizarre d’embrasser un autre toi. » 

Ils poursuivirent leur étreinte, profitant du moment. Naldeia retira sa combinaison. 

« Pas mes interstices, espèce de vaurien ! protesta-t-elle en souriant. Pense à notre rendez-vous ! 

– Tu crois que quelqu’un peut nous voir sur cette île déserte ? » 

L’île battue par les vagues leur amenait des embruns iodés. Plate et dénudée, elle se situait à quelques centaines de kilomètres d’Argea. Tous deux avaient enfin pu dormir suffisamment longtemps, après plusieurs mois d’intense activité où ils n’avaient pris que le strict minimum de repos. Ces instants de retrouvailles étaient une trêve aussi minuscule que l’îlot dans l’océan, ils en avaient conscience. Chacun avait le regard plongé dans l’autre, cherchant à graver ce moment dans sa mémoire. 

Une ombre s’étendit sur l’île. Jaynak et Naldeia levèrent les yeux. Ils ne voyaient que le ventre du transporteur fengirien, dont le fuselage tigré de noir et de gris était de sinistre augure. Les réacteurs antigrav ne produisaient qu’un vrombissement feutré. Naldeia s’empressa de récupérer sa combinaison restée au sol. A peine celle-ci entre ses mains, un double rayon antigrav les frappa, et les deux Nadariens commencèrent à s’élever. Un sas s’ouvrit sur leur passage, puis se referma. 

L’atmosphère dans le vaisseau était différente, mais le système pulmonaire des Nadariens est l’un des plus adaptatifs aux mélanges distincts, si bien que Naldeia comme Jaynak furent à peine incommodés. Ils passèrent dans la cabine principale qui faisait aussi bien office de poste de pilotage, de navigation et de combat que d’habitat central. Les commandes et les sièges dédiés aux Fengirs avaient été réaménagés pour des humains. 

Shaella les salua. Fal était là aussi, ainsi que six membres du commando d’élite de l’Angle M dans leur combinaison de combat. Jaynak aurait souhaité un peu moins de ponctualité de la part des services spéciaux de la Confédération des Planètes Unies. 

« Bienvenue à bord, dit Shaella. Avant de vous installer, merci d’enfiler les combinaisons d’assaut. » 

Pendant que tous deux s’exécutaient, Shaella les informa de la situation. La flotte nadarienne venait de forcer les dispositifs de protection du Relais d’Accélération menant sur le système Ixion, et était sur le point de le traverser. Grendchko était bien à bord du vaisseau mère, et de nombreux vaisseaux fengiriens participaient à l’expédition. Du côté de la Confédération des Planètes Unies, des flottes fantômes s’étaient amassées dans les secteurs les plus stratégiques du quadrant habituellement convoités par les forces de l’Expansion. « En réalité, dit Shaella, ce ne sont que des leurres. Les véritables différentes flottes de la C.P.U. se sont rapprochées en ordre dispersé des Relais qui peuvent les amener sur le secteur d’Altanis en trois sauts maximum. Elles se tiennent prêtes. 

– Des nouvelles du professeur Belganov ? s’enquit Naldeia. 

– Votre prochain Coordonnateur a bien enregistré ses messages holo à destination de votre flotte. Lui et ses troupes de Réfractaires n’attendent que notre signal pour agir ici, sur Nadar. 

– Tout est donc en place, dit Jaynak. D’après nos informateurs, mon frère Merek aurait été affecté sur le Strator, le vaisseau mère. J’espère qu’il ne lui arrivera rien. » 

Shaella fronça les sourcils. « Je comprends votre préoccupation, mais vous ne devriez ne vous intéresser qu’à notre mission. Nous avons énormément à faire aujourd’hui, si nous voulons rendre votre peuple à son destin. Vous êtes-vous entraîné à l’utilisation de votre combinaison ? 

– Chaque fois que je l’ai pu, sur simulateur. 

– Idem, fit sobrement Naldeia. 

– Ses systèmes d’acquisition immédiate et de servomoteurs cherchent à compenser l’absence d’Augmentation chez l’utilisateur. Vous vous déplacerez plus rapidement, vous viserez plus vite et plus juste. Son champ de force vous protégera du moment que des armes lourdes ne sont pas employées. 

– S’ils ont le temps d’en mettre en batterie, c’est que nous aurons échoué dans notre tentative », dit Fal. 

Ayant revêtu leur combinaison, Naldeia et Jaynak s’installèrent dans leurs fauteuils gravimétriques. Le transporteur de guerre enclencha ses fonctions d’occultation avant de mettre le cap sur Argea. 

Les multiples épreuves que Jaynak et ses compagnons avaient traversées ces derniers mois menaient toutes à ce moment décisif. La révolte des Réfractaires serait-elle acceptée par la société ? Même s’ils étaient vainqueurs ici sur Nadar, tout pouvait être remis en cause par la flotte, si la mutinerie contre Grendchko venait à échouer. La partie se jouait sur des niveaux tellement différents que mieux valait ne pas y songer de manière trop précise. Jaynak se tourna vers Shaella. « Commandant, je croyais que seuls des Nadariens devaient intervenir sur notre planète ? 

– Les enjeux sont trop importants ici pour que je ne mette pas la main à la pâte, répondit-elle en le fixant de ses yeux verts. Nous n’interviendrons que dans des bâtiments ne correspondant pas à l’architecture traditionnelle nadarienne, ce qui rend l’opération tout à fait réalisable — il n’y aura pas de problèmes de gravité. 

– Nous aurions même pu avoir un autre allié à nos côtés, suggéra Fal. 

– Le Quantorien Balchak, oui. Il s’est montré très désireux de participer, expliqua Shaella à Naldeia et Jaynak. Je suis bien placée pour comprendre son besoin d’action, mais pour le moment, je préfère qu’il couvre nos arrières. 

– Où est-il, en ce moment ? s’enquit Jaynak, plus pour meubler la conversation que par réel intérêt. 

– Dans son vaisseau L’Eclat d’Alcor. Caché derrière un astéroïde en orbite de la planète. » 

Comme le transporteur s’approchait du noyau de Megeal, toujours occulté, Shaella demanda à Jaynak s’il était prêt à jouer son rôle. Il répondit par l’affirmative. « Mettez votre casque, commanda-t-elle. Les autres aussi. Le programme va modifier votre voix pour lui donner le timbre et l’accent fengirien, dit-elle. Surtout, montrez de l’autorité. » Elle-même enfila son casque, qui s’ajusta à sa combinaison. 

Jaynak hocha la tête. Le transporteur avait commencé sa descente. L’arche de vitriglass et le bâtiment à la symétrie parfaite étaient terriblement familiers. 

« Désoccultation », fit Fal. 

Jaynak prit une inspiration. « Ici le transporteur Croc de Shaenor, en visite d’inspection. Adepte Ymeo, Beyl et Yrkel, présentez-vous immédiatement devant le bâtiment. Habilitation Helgash 1. » 

L’image que recevaient les agents de l’ORG était celle d’un Fengir. La voix transformée de Jaynak avait contenu suffisamment d’intimidation. L’androïde Beyl devait y être insensible, mais tout comme les nanites ektrim conditionnaient les Nadariens à obéir sans discuter aux injonctions des Fengirs, sa programmation devait le contraindre à se plier aux directives. D’autant que l’habilitation Helgash 1 était la plus impérative. Quant au code d’identification du transport fengirien, il devait encore être valide selon Shaella. 

Les portes du bâtiment de l’ORG ne tardèrent heureusement pas à s’ouvrir. Seuls Yrkel et Beyl se présentèrent. Jaynak eut aussitôt l’intuition qu’Yméo avait pris peur. Les derniers rapports des Réfractaires signalaient que l’Adepte était en disgrâce auprès de Grendchko, elle devait donc penser que les Fengirs avaient décidé de la punir — ce qui n’était après tout pas si loin de la réalité. 

« Tant pis ! lança Shaella, répondant à l’interrogation muette de ses équipiers. On y va ! Maintenant ! »

Elle commanda par son nanite l’ouverture des portes du transporteur. Cinq des dix occupants bondirent au sol, l’arme au poing. Jaynak pressa la détente de son disrupteur. L’indicateur de sa visière avait désigné le centre de la poitrine d’Yrkel, qui fut également touché à la tête par un autre commando. Catapulté en arrière, il s’écroula. Les trois autres avaient concentré leurs tirs sur Beyl, tout en avançant pour laisser la place au reste de l’équipe. 

L’androïde de l’ORG bénéficiait d’un champ de force qu’il activa juste à temps. Néanmoins, les tirs encaissés le firent reculer de deux pas. 

Du coin de l’œil, Jaynak vit Shaella s’envoler dans sa combinaison antigrav, et ajuster à son tour l’androïde. Jaynak tira lui aussi sur Beyl, dont le champ de force rougissait de plus en plus. Naldeia en fit autant. L’androïde étendit les bras. Il répliqua avec une décharge d’éclairs bleus, qui vinrent mourir sur le champ de force de Fal en crépitant. 

Les deux épaulettes se détachèrent de Fal. Les mini-drones se dirigèrent vers Beyl à grande vitesse et ouvrirent le feu sous différents angles. Fal lui-même menait une attaque aussi bien physique que quantique afin de surcharger les systèmes de communication de l’androïde ennemi. 

La pression s’avéra trop forte. Le champ de force de Beyl finit par disparaître et l’androïde fut désintégré. L’explosion répandit ses vibrations sur toute la plate-forme, mais les boucliers magnétiques des membres du commando les protégèrent du souffle de la destruction comme des débris. 

Les portes du bâtiment étaient restées ouvertes. La commande de champ de force intégral prévu en pareille instance pour défendre les locaux de l’ORG avait donc bien été bloquée par les attaques quantiques conjuguées du Croc de Shaenor et de Fal. Le commando se rua à l’intérieur. Sa combinaison procurait tellement de vélocité à Jaynak qu’il fut le troisième à entrer. Cinq drones SR approchèrent à toute vitesse, et l’un d’eux lui tira dessus, illuminant son champ de force d’un éclat bleuté. Jaynak bondit de côté. Avant même de rouler au sol, il répliqua et pulvérisa le drone. D’autres tirs des commandos manquèrent les quatre autres, ceux-ci ayant enclenché leur dispositif d’évasion. 

« Ne tirez pas ! commanda Fal en levant le bras. Laissez-moi faire. » 

Les pupilles de l’androïde disparurent, ses yeux devinrent gris et blanc. Les drones ennemis se figèrent en suspension et se mirent à trembler. Les uns après les autres, ils firent volte-face. Puis se précipitèrent là d’où ils étaient venus, escortés par les deux mini-drones de Fal. « J’ai pris le contrôle », commenta simplement celui-ci. Peu après, Fal enjoignit aux employés de l’ORG, par l’entremise de ses drones, de se rendre. Le personnel n’opposa aucune résistance. 

Le groupe pénétra dans la salle de commandement. Yméo n’y était pas. Shaella demanda à Fal d’envoyer ses drones à sa recherche. « C’est la console principale ? s’enquit Shaella en désignant l’un des terminaux. 

– Affirmatif », répondit Naldeia. 

Shaella s’en approcha, puis fit signe à ses hommes. « Mettez-vous en mode augmentation, dit-elle. Fal, tu te joins à nous. Attaque quantique coordonnée sur les Intelligences Synthétiques de ces terminaux. Maintenant ! » 

Jaynak et Naldeia s’entreregardèrent. Les membres de l’Angle M, concentrés sur leur objectif, s’étaient tous raidis à l’exception de Fal. Si focalisés sur leurs implants, même, que Jaynak se dit qu’ils seraient vulnérables en cas d’attaque physique. Il se mit à surveiller avec inquiétude les entrées du centre, imité par Naldeia. Peu de temps passa cependant avant que les humains ne reprennent des postures qui leur étaient plus naturelles. 

« Première partie de l’opération réussie, dit Shaella. 

– La bulle d’isolement des communications a presque été sans défaut, compléta Fal. Seul un centre de sécurité local tenu par des Gardiens de l’Harmonie a reçu une alerte. 

– J’ai déjà averti nos alliés Réfractaires, dit Shaella. Ils vont faire le nécessaire à leur sujet. 

– Et Yméo ? demanda Jaynak. 

– Elle s’est enfuie à bord d’un flotteur, répondit Shaella. Sa trajectoire est à l’opposé de notre prochain objectif. 

– Elle ne va donc pas prévenir les Fengirs ? s’étonna Naldeia. 

– A mon avis, elle a peur de ce qu’ils vont lui faire, dit Jaynak. Je ne pense pas qu’elle soit un danger. 

– Je suis d’accord, fit Shaella. L’opération va maintenant entrer dans sa phase 2. Nous allons commencer par asservir les IS de l’ORG, afin de renforcer notre potentiel offensif sur les réseaux virtuels. 

– C’est en cours », fit Fal d’une voix mécanique. Pendant que l’androïde de l’Angle M accomplissait sa tâche, les membres du commando enfermèrent les Nadariens faisant partie du personnel de l’ORG dans l’une des pièces du bâtiment réservées au stockage de fournitures. A leur retour, Fal, assisté de Shaella, était parvenu à s’assurer le contrôle de la puissance de calcul des Intelligences Synthétiques. 

« Retournons au transporteur, commanda Shaella. Des Réfractaires sont en route pour prendre le relais ici. Ils nous informent en revanche que leurs collègues n’ont pas encore pris le contrôle du centre de sécurité local. Les combats font rage, et le risque de mettre en alerte les Fengirs ne va faire que s’accroître. » 

Jaynak, Naldeia et les autres coururent à sa suite, et rejoignirent le transporteur en un rien de temps. Shaella mit cette fois le cap sur l’ambassade fengirienne, qui était d’après ses sources le centre névralgique de commandement des Fengirs sur Nadar. Elle contacta Belganov, dont le visage holo se matérialisa au-dessus de la console de communication. « Nous lançons la phase ultime de l’opération, dit-elle. 

– Entendu, commandant, fit le professeur. Nous attendrons votre signal. Bonne chance. » 

Un volumineux bâtiment rectangulaire, jurant avec l’architecture infiniment moins orthodoxe d’Argea, se dessina. Shaella assuma la tâche d’appeler le commandement fengirien — l’IS du Croc de Shaenor lui donna l’apparence et la voix d’un Fengir expérimenté, dont elle déclina le nom et le rang. « Nous avons ordre du haut commandement de venir vous renforcer pendant toute la durée de la campagne sur Oblan, expliqua-t-elle. 

– Ce n’est pas de refus. Notre garnison est vide, et les rapports indiquent une agitation croissante de la populace ici. Permission de vous ranger sur la plate-forme 2E. » 

Shaella savait son plan peu sophistiqué. Son principal atout, outre l’effet de surprise, était que les Fengirs avaient en général recours instinctivement à la force brute plutôt qu’à la technologie. Le fait même que Fal ait pu tromper l’ennemi sur leur apparence jusque là était rassurant. Relié à l’Intelligence Synthétique du vaisseau, mais aussi aux systèmes de l’ORG, l’androïde voyait sa puissance de calcul décuplée. 

Elle posa le transporteur sur la plate-forme 2E. Bientôt, celle-ci se rétracta pour entraîner le vaisseau à l’intérieur du hangar de stérilisation, où l’on procédait à la désinfection des appareils et de leurs occupants. Alentour, l’espace vide était impressionnant, il n’y avait presque aucun autre vaisseau. Des machines à l’extrémité conique gravitèrent autour du transporteur. Une brume blanche ne tarda pas à entourer la carlingue. 

« Activation du faux denorium », ordonna Shaella. 

Une fumée jaunâtre nettement plus épaisse que celle de stérilisation se propagea dans le hangar. 

« Nous avons une fuite importante de denorium, signala Shaella à son contact Fengir. Demandons l’envoi immédiat d’un droïde de réparation de type Méca 37 X. 

– Bien compris. Surtout, restez à bord en attendant son intervention. 

– La procédure sera respectée. » Contrairement à ce qu’elle venait de dire, Shaella ouvrit l’écoutille inférieure, misant sur l’épaisse fumée pour empêcher tout repérage visuel, et sur le piratage à distance des dispositifs de détection, lequel avait jusque là bien fonctionné. 

Pour mettre en œuvre toute la puissance quantique dont il disposait, et s’assurer le contrôle des systèmes automatiques du centre, Fal avait cependant besoin d’un contact plus direct avec l’une des consoles. Il fut le premier à sortir du vaisseau, et mit en fonction son dispositif antigrav pour voler en direction du sas où apparaîtrait le droïde méca. Le reste du commando demeura à bord, de crainte que les signaux biologiques de ses membres, différents de ceux des Fengirs, ne soient malgré tout détectés. 

Shaella se mit en relation avec Fal via son augmentation, voyant au travers de ses yeux. L’androïde Méca 37X avait la silhouette d’un bipède aux énormes épaules et aux membres inférieurs puissants, à la tête ovoïde affleurant légèrement. Il disposait de champs de confinement capables de contenir n’importe quel type de fuite. Fal ne lui laissa pas le temps de s’avancer vers le transporteur. Dès que le sas s’ouvrit, il abattit d’un geste foudroyant sa main sur l’épaule de sa victime et engagea l’offensive au niveau quantique. Moins d’une seconde plus tard, le cerveau positronique du méca modifia son allégeance. Sur ordre de Fal, le droïde se plaqua contre la porte du sas pour l’empêcher de se refermer. 

« Allons-y ! » lança Shaella. 

Cette fois, plusieurs des portes du transporteur s’ouvrirent à l’unisson, livrant passage aux membres du commando, dont les visières tête haute fournissaient un aperçu du décor dépourvu de l’envahissante fumée. 

Shaella s’élança en activant ses fonctions antigrav. Regardant derrière elle, elle vit Naldeia et Jaynak, d’abord distancés, les rejoindre à vive allure. Elle approuva de la tête. Moins habitués que les autres membres du commando à leur combinaison, les Nadariens s’adaptaient rapidement. Le droïde méca maintenait toujours la porte du sas ouverte. Le commando se rua à l’intérieur, et Shaella éprouva le sentiment soudain de leur vulnérabilité — si nombreux dans un si petit espace ! Fal ordonna au droïde de relâcher sa prise, puis d’ouvrir l’autre porte du sas, avant même la fin du processus de décontamination. 

Ils s’avancèrent dans un couloir. Le droïde était d’autant plus précieux qu’il possédait les plans généraux des lieux, que Fal partagea à chacun des membres augmentés du commando. Shaella fit s’illuminer la partie du plan correspondant au centre de contrôle des hangars, signalant ainsi silencieusement leur prochain objectif. Jaynak et Naldeia, qui ne disposaient pas d’augmentations aussi perfectionnées que les autres membres de l’équipe, se contentaient de suivre. 

A l’exception d’un droïde d’entretien qu’ils croisèrent, dépourvu de toute programmation de sécurité, les couloirs étaient vides. Ils prirent deux embranchements différents avant d’emprunter un canal modgrav qui les fit grimper d’un étage. Shaella se sentait comme un poisson dans l’eau. Rares étaient les séquences d’action non simulées dans son métier, et même si les holosims s’avéraient extraordinairement réalistes, rien ne valait la modification du champ d’existence en temps réel. Fal avait mis en circulation ses drones-épaulettes, qui opéraient des reconnaissances et permettaient de découvrir le terrain à l’avance. Le droïde-méca, n’étant pas autorisé à pénétrer dans le centre de commande, n’avait pas la possibilité de le déverrouiller. L’obstacle était cependant attendu. Fal plaqua sa paume contre la serrure quantique et lança le programme d’acquisition. La porte se rétracta dans la paroi. 

Les drones furent les premiers à se ruer à l’intérieur, fournissant aussitôt des images. Il y avait cinq Fengirs dans le centre. Doté de réflexes foudroyants, l’un d’eux abattit l’un des drones. Le premier membre du commando à entrer fut instantanément pris pour cible. Son champ de force s’illumina d’une lueur bleutée tandis qu’il ripostait, éliminant l’un des Fengirs. Il s’avança vivement et tira sur un second individu à la fourrure fauve, qui bondit de côté et parvint à rester en vie. Fal entra en action, foudroyant coup sur coup deux ennemis. Shaella et Jaynak firent irruption côte à côte. Du coin de l’œil, la commandante perçut une menace et opéra une rotation du buste tout en prenant de l’altitude. 

Ce n’était pas elle que le Fengir visait. D’un bond prodigieux, il s’était jeté sur Jaynak. Il abattit deux de ses pattes griffues et Jaynak fut projeté contre des consoles. Naldeia poussa un cri. L’impact fut cependant considérablement amorti par le champ de force de sa combinaison associé au système antigrav, lequel compensa automatiquement la vitesse trop dangereuse. Sans cela, le choc aurait pu lui briser l’échine. 

Shaella aligna le Fengir. Touché au torse par le rayon de son disrupteur, celui-ci s’écroula, un trou dans la poitrine. 

Naldeia vit Jaynak remuer, ce qui la rassura quelque peu. Elle repéra l’un de leurs ennemis du côté le plus éloigné de la salle. Il s’efforçait apparemment de déclencher l’alerte via la console de communication, sans pour autant parvenir à ses fins grâce aux ondes perturbatrices de Fal. Elle dut tirer trois fois avant de réussir à l’abattre. 

Le silence se fit. Chacun reprit son souffle. Jaynak tenta de se redresser. Il avait une double griffure spectaculaire sur sa combinaison. Naldeia se précipita vers lui, morte d’inquiétude. Elle ignorait si elle devait essayer de le relever ou l’allonger. En s’approchant, elle vit que les rayures n’avaient pas pénétré sur toute l’épaisseur de la combinaison — Jaynak était secoué, mais reprenait peu à peu ses esprits. Elle l’aida à se redresser. 

Déjà, Fal s’affairait au-dessus de l’une des consoles. Shaella accéda à l’interface de l’androïde, et sut en même temps que lui que l’alerte n’avait pu être donnée. Le centre de contrôle n’était qu’une annexe, cependant il était relié au cœur de la base. Une fois connecté, Fal lança une attaque quantique massive. Comme Shaella l’avait soupçonné, les systèmes du centre n’avaient pas été remis à jour depuis assez longtemps, nul chez l’ennemi n’anticipant une infiltration de l’intérieur. Bénéficiant de la puissance de calcul combinée des systèmes de l’ORG et de ceux du Croc de Shaenaor, exploitant à fond l’effet de surprise, Fal obtint une victoire aussi rapide que décisive. Il ouvrit à distance les accès au centre, au moment où Shaella donnait le signal d’assaut à Belganov et à ses troupes. 

« L’ennemi va tenter de passer à l’offensive ici, dit Shaella. Portez-vous aux endroits que je vous indique sur le plan, et surveillez les accès. Naldeia et Jaynak, vous restez avec moi. » 

Il ne s’agissait toutefois que d’une mesure de précaution. Contrôlant tous les accès, Fal bloquait l’avancée des Fengirs, qui devaient détruire une à une des portes conçues pour résister à de nombreux assauts. Dans le même temps, il s’assurait de laisser le passage à leurs alliés. 

Le mot « reddition » étant absent du vocabulaire fengirien, Shaella s’arrangea pour que ses alliés combattent leurs oppresseurs à dix contre un chaque fois que nécessaire. Huit heures plus tard, le centre entier tombait sous le contrôle des Réfractaires. Malgré toute la bravoure des Fengirs, les pertes chez les Nadariens s’avéraient minimes. 

Belganov en personne pénétra dans l’ambassade, entouré d’une garde prétorienne. Les retrouvailles avec Jaynak et Naldeia n’eurent rien de protocolaire mais réchauffèrent les entrailles. 

Fal put se connecter au cœur du dispositif, et prendre le contrôle à distance des systèmes de sécurité et d’ouverture des autres complexes fengiriens sur la planète. Dans différents points du globe, l’assaut fut donné simultanément par les Réfractaires, dont les rangs et les moyens avaient grossi à mesure qu’ils convertissaient à leur cause leurs compatriotes. Ce fut le début de la fin de la mainmise des Fengirs sur Nadar. 

 

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Retrouvez les cinq premiers chapitres en cliquant sur ce lien.

lundi 3 mars 2025

L'Essence des Sens : chapitre 36

A titre expérimental, j'ai décidé de faire paraître un nouveau chapitre de mon dernier roman, L'Essence des Sens (Science-Fiction), sur ce blog chaque semaine. Voici le trente-sixième.

36. De l’autre côté du Relais 

Le vaisseau mère Strator se présenta devant le dernier Relais d’Accélération avant le système Ixion à la tête d’une flotte composée de l’essentiel des forces de projection de Nadar. Plusieurs vaisseaux fengiriens le secondaient, aussi bien des croiseurs et destroyers comme la Griffe Férale que des appareils de taille plus réduite. Parmi ces derniers, les redoutables Gen-A, capables de se faire se réunir des rayons d’antimatière pour détruire des bâtiments adverses. Le Relais était pour l’heure inactif, étant configuré pour se fermer si des flottes importantes l’approchaient sans autorisation préalable. Il existait toutefois moyen de mener des attaques au niveau quantique pour pénétrer les défenses des Relais. Les meilleures Intelligences Synthétiques de Nadar étaient à l’œuvre, en train d’accomplir cette tâche cruciale. 

Cette fois, il n’était plus question de simulation, comme l’indiquait à Merek son cœur battant la chamade. Il repensa à son frère Jaynak, dont il n’avait plus de nouvelles depuis de si longs mois. C’était sans doute égoïste de sa part, mais il regrettait de ne pas avoir la possibilité de lui conter ce qui allait être la plus illustre victoire des Nadariens depuis des siècles. Son frère s’arrangeait toujours pour disparaître aux moments les plus captivants. Merek devrait se contenter de Niducia et des autres membres de sa famille. Il les voyait déjà rassemblés autour de lui, écoutant de toutes leurs oreilles. 

Evidemment, il faudrait pour cela qu’il survive aux heures et aux jours qui allaient suivre. 

Le signal tant attendu retentit. Merek effaça aussitôt l’hologramme de visualisation de la flotte qu’il contemplait avec tant de fierté. Il allait bientôt avoir sous les yeux ses frères d’armes, sans aucun intermédiaire. Autour de lui, des dizaines de chasseurs s’élançaient les uns après les autres, irradiant de la lueur bleutée de leur réacteur dorsal les hangars du Strator. Merek effleura de son pouce le booster, et son propre Retaliator s’élança à son tour. Sa silhouette effilée évoquait celle d’un oiseau de proie, là où les bombardiers Crushers, quant à eux, étaient plus ronds et trapus. 

Merek accomplit un virage serré. L’impressionnante carlingue du Strator se déploya à neuf heures, et il se rengorgea quelque peu. Ce n’était pas donné à tous de jaillir des entrailles du vaisseau mère que dirigeait en ce moment le Premier Coordonnateur lui-même. Son affectation avait été notifiée à Merek quinze jours auparavant seulement. C’était un honneur si insigne, d’ailleurs, que l’ombre d’un soupçon était venue l’effleurer. Ses rapports avec les Fengirs n’étant pas des meilleurs, il s’était demandé si on ne le préposait pas au plus important bâtiment de la flotte afin de mieux pouvoir le surveiller, dans l’éventualité où Jaynak tenterait de le contacter. Il se murmurait en effet que son propre frère aurait rejoint les rangs des Réfractaires, ce que Merek avait du mal à croire. Le Stage de Remise sur la Voie qu’avait subi Jaynak ne devait pas être une expérience des plus agréables, mais de là à devenir un traître... 

Le Relais d’Accélération s’illumina tout à coup, et Merek poussa un soupir de soulagement. Bientôt, l’une des formations de chasseurs reçut l’ordre de franchir le portail. Si le Relais se coupait durant le saut, ou si un puissant comité d’accueil assaillait les nouveaux venus de l’autre côté, le reste des forces seraient au moins épargnées. Longues furent les minutes avant de recevoir le signal de l’escouade de reconnaissance. Quand l’ordre parvint à Merek de traverser à son tour le Relais, il poussa un rugissement intérieur — les choses sérieuses allaient pouvoir commencer. 

Cette fois, plusieurs frégates et quelques Gen-A se joignirent à la nuée de Retaliators et de Crushers. Ils s’élancèrent au travers du Relais. Jamais Merek ni aucun des autres chasseurs de son escadrille, ou même de la flotte entière, n’avaient participé à une campagne d’une telle ampleur. L’impression de n’être qu’un rouage d’une gigantesque machine de destruction était exaltante. Comme les tachyons défilaient autour de lui, Merek revérifiait tous les systèmes. Les holosims avaient indiqué un avantage de 10 contre 1 en leur faveur. Les Oblanites devraient être vaincus avant même d’avoir compris ce qui leur arrivait. Les chasseurs comme le sien allaient être les premiers à se présenter sur le champ de bataille, et joueraient un rôle non négligeable pour affaiblir l’ennemi. 

La traversée fut interminable, mais enfin, Merek et son escadrille jaillirent de l’autre côté du Relais. Aussitôt, le cockpit se polarisa pour s’adapter aux lumières des différentes étoiles du système Ixion. 

Seule l’escouade de reconnaissance les attendait à proximité. Tout danger immédiat écarté, Merek activa avec avidité ses détecteurs moyenne portée. Autour de la planète Oblan, les destroyers, croiseurs et frégates représentaient moins d’une trentaine d’unités, contre plus de cinq cents pour la flotte de Nadar. 

Dans les six heures de Merek, les premiers croiseurs apparurent, aussi majestueux qu’impressionnants. Puis ce fut le Strator, le vaisseau mère qui les surpassait en gigantisme. La taille de la flotte imposait un nouvel insupportable délai, condition néanmoins impérative pour délivrer un coup si apocalyptique que la flotte ennemie n’aurait d’autre recours que de se rendre. 

Nadar était sur le point de restaurer sa grandeur, et allait le faire avec toute la superbe dont elle était capable. Oblan n’avait certes comme statut que celui d’allié mineur de la Confédération des Planètes Unies, mais c’était le seul monde jamais colonisé par Nadar. A ce titre, il jouait un rôle très important dans l’Histoire. 

Au fur et à mesure de l’apparition des bâtiments les plus imposants, les chasseurs se plaçaient en avant-garde en formation prédéfinie. Le moment approchait où les forces unifiées de Nadar allaient se ruer à impulsion maximale en direction d’Oblan et de ses lunes. Il sembla à Merek que plus aucun vaisseau n’était sorti du Relais depuis quelque temps, quand un ordre jaillit du système de communication. 

« Ordre numéro un. » 

Merek tiqua. Cet ordre ne correspondait à aucun de la nomenclature officielle. Pourtant, plusieurs éléments de son escadrille rompirent la formation. Où allaient-ils ainsi ? Merek eut à peine le temps de se poser la question qu’un hologramme apparut au-dessus de la console de communication. C’était un Nadarien inconnu. Le plus surprenant était qu’il ne s’adressait pas à la flotte, mais directement à Oblan. 

« Peuples d’Oblan, disait le mystérieux inconnu, nous sommes venus en masse ce jour pour rendre hommage à votre civilisation de pionniers et à son esprit d’entreprise. » 

Les yeux de Merek s’arrondirent. 

« C’est dans un esprit de paix et de fraternité que nous nous sommes permis cette légère intrusion dans votre système, continua l’inconnu. Nous avions besoin de nous défaire d’une influence qui nous est hautement préjudiciable. Rassurez-vous, dès cette tâche accomplie, nous franchirons le Relais en sens inverse en direction de Nadar. Nous espérons pouvoir bientôt ouvrir des relations diplomatiques fructueuses avec votre civilisation éclairée. » 

L’hologramme s’effaça, et Merek eut l’œil attiré par l’éclat de lasers. Plusieurs Retaliators s’en étaient pris ensemble à un Gen-A. L’effet de surprise fut tel que le vaisseau fengirien n’eut aucune chance et explosa, transpercé de toutes parts. La stupeur de Merek lui fit contempler son écran radar sans comprendre. Des dizaines de spots représentant des chasseurs ou frégates fengiriennes disparaissaient les uns après les autres. Outrage inconcevable, sacrilège sans nom, son propre peuple se retournait contre les alliés Fengirs ! Les membres de Merek lui parurent peser une tonne quand il en reprit enfin le contrôle. Il voulut diriger son appareil sur l’un des Retaliators qui avait mis fin à l’existence du Gen-A le plus proche. 

La désillusion fut terrible — les commandes ne répondaient plus. 

« Nous avons pris les commandes de votre chasseur, fit la voix d’un Nadarien. Vous allez être acheminé vers votre point d’attache dès que possible. » 

Et en effet, le vaisseau de Merek, comme des centaines d’autres, vira de bord pour mettre le cap sur le Strator. Le vaisseau mère faisait feu de tous ses canons sur la Griffe Férale, tandis que ses torpilles à protons étaient larguées simultanément en direction de l’imposant destroyer fengirien. En retour, celui-ci riposta de ses canons à plasma, qui vinrent irradier le bouclier du Strator

A la droite de Merek, un porte-missiles fengirien ciblé par une quinzaine de Crushers explosa. « C’est un cauchemar, fit Merek en tentant encore faiblement d’agiter son manche à balai. Quelle trahison ! » 

La Griffe Férale fut bientôt prise pour cible par pas moins de cinq destroyers et deux croiseurs, en plus du Strator. Comme la plupart des vaisseaux fengiriens, la Griffe n’avait pas eu le temps de dresser ses boucliers à pleine puissance. Une bonne moitié des centaines de missiles et de torpilles se portant vers lui fut détruite à distance par ses canons, ce qui s’avéra insuffisant. Sa proue explosa en premier, puis ce fut le milieu du vaisseau qui se scinda, avant qu’une série de déflagrations ne se répande en direction de la poupe. 

La principale menace éliminée, le Strator abaissa ses boucliers, permettant à des centaines de chasseurs et bombardiers d’être dirigés vers ses hangars. 

***

Comme le Strator franchissait enfin le Relais d’Accélération menant sur le système d’Ixion, la satisfaction se répandit sur le visage de Grendchko. Tous ces préparatifs, toutes ces simulations, mais aussi ces doutes terribles de dernière minute. Cette absurde alerte d’Ymeo. Désireuse de racheter son échec flagrant dans la recherche et la capture des principaux Réfractaires, son plus fidèle agent des renseignements s’en était allé inventer une fumeuse histoire de complot contre les Fervents. Ses Fervents, qui lui vouaient un culte. Quelle ineptie ! La punition d’Ymeo serait un raffinement de cruauté à son retour — un autre bon moment en perspective. 

Il n’empêche, Grendchko, tout au long du trajet, avait guetté du regard la moindre trace de rébellion dans l’attitude ou l’expression des commandants des opérations autour de lui. Il n’avait rien remarqué en dehors de la détermination qu’il attendait d’eux en pareille circonstance. A tout hasard, il s’était muni de deux drones de Surveillance Répression qui avaient ordre d’éliminer toute source de menace sur la personne physique du Premier Coordonnateur. Les drones, dont la vigilance ne pouvait être prise en défaut, flottaient en ce moment au-dessus de lui. Prudence oblige, Grendchko avait aussi fait mettre au point, bien avant toute rumeur de complot, un système de contrôle à distance des chasseurs de sa flotte. Au moindre soupçon de trahison, il pourrait prendre le contrôle individuel des vaisseaux incriminés, par l’entremise de l’Intelligence Synthétique du Strator. Grendchko savait occuper un poste très convoité. Il ne fallait négliger aucune précaution, particulièrement dans un contexte de guerre. 

Le Strator émergea du Relais d’Accélération et se plaça à l’endroit prévu, au centre du dispositif. Voir les milliers de chasseurs prêts à risquer leur vie pour la gloire de Nadar, et bien évidemment, pour sa propre gloire, emplissait le cœur de Grendchko d’une ivresse bien supérieure à ce qu’aurait pu lui procurer n’importe quelle herbe à fumer. 

La Griffe Férale ne tarda pas à se positionner dans les quatre heures du vaisseau mère. Grendchko fit la grimace. Shinaen lui-même avait pris le commandement du redoutable destroyer. Pour surveiller le déroulement de la bataille ? Ou bien pour donner ses propres directives, comme il en avait l’habitude ? Au cours du trajet, Grendchko n’avait pas manqué de passer en revue les effectifs. Il avait été surpris du nombre de vaisseaux fengiriens. Ces derniers ne représentaient qu’un cinquantième du total de la flotte, mais il s’agissait de vaisseaux qui avaient tous pour planète d’attache Nadar. Cela signifiait que la présence des Fengirs sur Nadar était en ce moment réduite à son strict minimum. Une mobilisation aussi massive pouvait s’expliquer par l’instinct de prédateur de leurs alliés — dès qu’il y avait un carnage à accomplir, les Fengirs ne pouvaient manquer de répondre présents. Mais Grendchko ne pouvait s’empêcher de ressentir le poids d’une certaine pression, et c’était suffisant pour lui gâcher une partie de son plaisir. 

Le Premier Coordonnateur consulta sa console. Celle-ci lui apprit que la totalité de la flotte avait franchi le Relais. 

« Ordre numéro un. » 

Le stupéfiant commandement qui venait de retentir, relayé par tous les systèmes acoustiques du vaisseau mère, n’émanait ni de Grendchko ni de Shinaen. De son trône dominant la salle de commandement, le Premier Coordonnateur remarqua la teinte mauve qui avait soudainement remplacé le gris habituel du dos et du torse de nombre de ses Fervents aux différents postes. Ces derniers s’emparèrent de leur arme de poing et se mirent à tirer sur leurs propres compatriotes, les paralysant. 

Eberlué, Grendchko ne releva pas dans un premier temps que les victimes ne présentaient pas un torse mauve comme celui des agresseurs. L’hologramme honni de son pire ennemi, Belganov, venait d’apparaître devant l’une des baies vitrées. Il s’adressait aux Oblanites, mais tout à sa confusion, Grendchko ne saisit pas la teneur du message. Levant la tête en direction de ses drones SR, il vit ceux-ci victimes de tremblements. Des rayons mortels les frappèrent soudain, et ils explosèrent dans un fracas assourdissant. Grendchko n’eut que le temps de s’écarter pour ne pas recevoir de débris. Sa main agrippa son disrupteur. 

Trop tard. Le commandant Telnov, un Fervent dont il aurait pourtant juré de la fidélité, visa son bras qui se retrouva paralysé. L’arme devait être réglée à son minimum, car seul son bras droit fut engourdi. 

Telnov s’approcha et d’un geste vif, retira l’arme des doigts gourds de Grendchko. 

« Traître », fit ce dernier, les lèvres tremblantes. 

Dans la salle aux larges baies vitrées donnant sur l’espace, les bruits de chute de corps cessèrent bientôt. Pourtant en nombre inférieur, les rebelles avaient amplement profité de l’effet de surprise. Grendchko n’en dénombra qu’une dizaine, quand la salle de commandement comptait une trentaine d’hommes. Les dix mutins, et le Premier Coordonnateur lui-même étaient les seuls à être restés debout. Les Réfractaires n’avaient perdu que deux hommes. 

« Ecartez-vous, dit Telnov. Toute résistance est inutile. » Deux autres disrupteurs étaient braqués sur Grendchko, qui s’éloigna docilement de son pupitre. 

Telnov prit aussitôt la direction des opérations. Il commença par une vérification exhaustive des différents secteurs du vaisseau mère. De la salle des machines aux hangars, en passant par les postes d’observation, tous les points stratégiques avaient été pris par les rebelles. Seuls quelques îlots de résistance subsistaient, là où les Réfractaires n’avaient pas été suffisamment nombreux pour l’emporter. 

« Vous allez vous adresser à vos fidèles, dit Telnov. Vous allez répéter exactement ce que je vais vous dire. » 

Grendchko s’était imaginé comme un invincible leader, un conquérant inexorable et impitoyable, ne connaissant pas la peur. Lorsque Telnov lui pointa sous le nez son disrupteur, il décida de réviser quelque peu son opinion de lui-même. Mieux valait obéir et continuer à vivre. 

« Je m’adresse à tous mes Fervents, fit écho Grendchko après Telnov. Tous ceux qui n’ont pas le torse mauve, vous allez déposer vos armes. Si vous ne le faites pas, je vais envoyer sur vous les droïdes et drones de combat, avec ordre de ne pas faire de quartier. Vous avez trente secondes pour obéir et vous rendre. Je répète, ici Grendchko. Rendez-vous immédiatement. » 

Telnov lui sourit, satisfait. « C’était une bonne idée, vos drones SR. Dommage que nous ayons fait en sorte de pirater l’Intelligence Synthétique du vaisseau au moment du passage dans le Relais d’Accélération. Vos drones ont été immobilisés suffisamment longtemps par les attaques quantiques de l’IS pour que nous puissions disposer d’eux. » 

Il ordonna de conduire Grendchko devant l’une des larges baies vitrées. Tandis qu’une partie de la flotte des Nadariens donnait l’assaut contre les Gen-A, destroyers et croiseurs fengiriens, Grendchko assista, impuissant, à l’écroulement de ses rêves. Les forces fengiriennes disparaissaient les unes après les autres. Il y eut bien une frégate nadarienne pour tenter de se porter à leur secours, mais elle fut atomisée à son tour. Après cela, ceux des bâtiments nadariens qui ne prenaient pas une part active aux combats choisirent de maintenir une prudente neutralité. 

Telnov alla jusqu’à répondre à l’appel de Shinaen et à le mettre en communication avec Grendchko. Enragé, le Fengir eut le temps de maudire l’ancien Premier Coordonnateur avant que son destroyer ne disparaisse dans une gerbe d’explosions parmi les plus aveuglantes de la bataille. 

*** 

Lancinant, le mal de crâne s’était peu à peu étendu. Un voile violacé couvrait à présent la vision de Merek, l’empêchant de distinguer clairement ses alentours. Quand son Retaliator s’était posé dans son hangar, Merek avait voulu ouvrir son cockpit et en sortir aussitôt. 

Une nouvelle fois, l’appareil avait refusé de lui obéir. 

Merek possédait un disrupteur, mais son chasseur étant à l’épreuve de ce type d’arme, il craignait que le rayon ne lui soit renvoyé s’il tentait de s’en servir pour forcer le passage. Son plan initial avait échoué. Rallier les différents pilotes qui comme lui, avaient été victimes du détournement de leur appareil, afin de faire front contre les ennemis qui semaient le chaos dans la flotte, n’était plus possible. Malgré le voile de douleur devant ses yeux, Merek avait bien vu des groupes d’hommes entourer chaque chasseur. Ceux qui tentaient de résister et sortaient avec leur arme de poing en dépit des sommations se retrouvaient paralysés. Aucun ne parvenait seulement à toucher l’un de leurs adversaires, aussi Merek supposait-il que ses alliés potentiels n’étaient pas dans la plénitude de leurs moyens. Eux aussi devaient être victimes de ces terribles vrilles à l’intérieur de leurs cerveaux. Longtemps, Merek observa les pilotes de son escadrille se faire emprisonner et emmener sous bonne escorte. Vers la fin, des droïdes de combat et drones de surveillance répression compensèrent le nombre apparemment réduit des agresseurs séditieux, accélérant la cadence. Quand le cockpit de Merek daigna enfin s’ouvrir, ce fut précisément sur une paire de drones SR qui le menacèrent de leurs canons et lui enjoignirent de lâcher son disrupteur. 

Merek n’eut d’autre choix que d’obéir. 

On lui demanda de sortir, et Merek réalisa que ses membres répondaient mal. Il faillit perdre l’équilibre en glissant au sol. L’un de ces soldats nadariens au torse mauve braquait son arme sur lui, et les deux drones SR flottaient toujours de manière menaçante. L’homme lui fit signe d’avancer, et Merek prit la direction indiquée. Ils ne tardèrent pas à emprunter une navette qui les propulsa le long des larges couloirs du Strator, aux côtés de centaines d’autres qui effectuaient le même trajet. 

Ils furent conduits dans un immense mess où une myriade de ballons-tubes fumants avaient été disposés sur autant de tables. Merek ressentit la pointe du disrupteur sur ses reins, et avança. Comme de très nombreux de ses compatriotes présents dans la salle, il se prenait les tempes entre les mains, un geste qui ne parvenait pas à freiner l’élan des ondes lancinantes qui répandaient des traits de feu, allant jusqu’à lui engourdir les membres. L’image des vaisseaux fengiriens détruits lui revenait encore et encore, associée à une sensation viscérale de culpabilité. 

« Vous ne voulez plus avoir mal à la tête ? lui demanda le soldat qui l’accompagnait. Fumez le sengré et la douleur disparaîtra. » 

Merek crut que l’autre se moquait de lui. Etant donnée l’intensité de la douleur, jamais une herbe comme le sengré ne serait suffisante pour le soulager. Il s’assit néanmoins devant la table, et fit effort pour ignorer un instant la souffrance, et observer les alentours. 

D’autres Nadariens inhalaient les volutes. Il vit plusieurs d’entre eux redresser l’échine. Ils avaient l’air d’aller mieux. Perplexe, Merek huma la vapeur s’élevant de son verre. C’était bien du sengré. Une nouvelle onde lui vrilla le crâne, le faisant grimacer. Il plaqua son unique narine sur l’embouchure du ballon-tube et aspira. 

Rien ne se produisit. Comme il l’avait prévu, la douleur était telle que les sensations liées au sengré étaient imperceptibles. Il inhala encore une ou deux bouffées avant de se reculer. Se tournant vers le soldat qui l’avait conduit dans ce lieu, il se mit à secouer la tête. Bientôt, pourtant, il s’interrompit. 

La douleur, subitement, avait disparu. Le voile violacé se retira, les couleurs reprirent tout leur éclat, son ouïe se remit à fonctionner normalement, sa vue redevint perçante. Le soldat ricana devant son air éberlué. 

Merek et son escorte patientèrent longuement dans la salle. Partout, la même scène se répétait, avec des Nadariens qui semblaient souffrir mille morts, puis se mettaient à fumer pour aller mieux quelques instants plus tard. La seule hypothèse qui vint à Merek fut qu’on leur avait empoisonné l’air de leur cockpit et que l’antidote au produit toxique était mélangé au sengré. 

Peu à peu, les portes de l’immense salle cessèrent de s’ouvrir sur de nouveaux arrivants. Quand l’agitation se fut calmée, un hologramme géant apparut au fond de la salle. Il s’agissait du même personnage âgé qui s’était affiché au-dessus de la console de communication du Retaliator, et qui avait envoyé un message de paix et d’amitié aux Oblanites. Il avait le front haut et une expression de sagacité sur son visage d’ancien. 

« Je suis le professeur Belganov, membre du Haut Conseil des Réfractaires et votre nouveau Premier Coordonnateur par intérim », dit-il. 

La déclaration fut accueillie par un silence stupéfait dans toute la salle. 

« Certains d’entre vous, poursuivit l’individu, ont sans doute été victimes de maux de crâne récemment. En particulier ceux d’entre vous qui auraient assisté aux combats entre les vaisseaux fengiriens et les nôtres. C’est une réaction normale. Nous avons pris soin d’isoler le nanite ektrim présent dans votre cerveau primaire des centres sur Nadar qui auraient pu donner un ordre d’autodestruction. Néanmoins, ces implants ont une marge d’autonomie, et sont programmés pour générer de la souffrance s’ils détectent des tentatives de rébellion contre les Fengirs. Quand vous avez absorbé le sengré, un nanite anti-ektrim conçu par nos soins s’est laissé attirer. Ce nanite AE est entré dans votre cerveau primaire et s’est mis à effectuer des recherches. Dès qu’il a découvert la présence d’un nanite ektrim, il a envoyé des ondes thêta pour le neutraliser, puis s’est approché de lui pour l’englober et l’empêcher de nuire. C’est pourquoi vous n’avez plus mal à la tête au moment où je prononce ces mots. » 

Tandis que Belganov parlait, un schéma holographique représentait la scène. « La meilleure preuve que ce nanite ektrim existait et visait à provoquer une soumission envers les Fengirs, c’est que vous pouvez à présent penser ce que vous voulez de nos anciens “alliés”. Faites l’essai, et vous verrez que vous avez retrouvé davantage de liberté de pensée. Songez à ces vaisseaux fengiriens détruits, par exemple. » 

A titre d’expérience, Merek se représenta l’un des Gen A détruits. Il fut abasourdi de ne plus ressentir l’impression d’immense sacrilège ni les sentiments de révolte et de haine qui avaient accompagné l’événement. Un brouhaha généralisé envahit la salle. 

Tout à coup, d’autres images apparurent, montrant les Nadariens sur Oblan, non loin de leurs vaisseaux. Il s’agissait selon toute évidence de documents d’archives, car les vaisseaux étaient obsolètes depuis longtemps. Le silence se rétablit au fur et à mesure que les visages se tournaient vers la représentation holographique. 

« Notre peuple s’est bien rendu sur Oblan il y a six siècles de cela, reprit Belganov. Nous y avons partagé une partie de notre technologie plus avancée. Mais si nous nous sommes retirés de cette planète, ce n’est pas en raison d’une déclaration d’indépendance des Oblanites, mais bien parce que nous avons jugé ce peuple trop porté sur l’agressivité. Les Oblanites étaient en butte à des déséquilibres internes prouvant qu’ils devaient encore gagner en maturité avant que nous ne puissions établir des liens durables avec eux. Ils ne nous ont jamais apporté la gloire. C’est plutôt nous qui leur avons amené de nouvelles perspectives. » 

L’hologramme de Belganov réapparut. « Ce savoir que je partage avec vous, dit-il, nous vient de l’argelen. Celui-ci n’a rien de corrompu. En se servant des nanites de technologie ektrim implantés par les Fengirs, nos prétendus alliés vous ont empêché d’accéder à toutes les connaissances qui menaçaient de détruire les mensonges qu’ils cherchaient à répandre. Nos ancêtres ne pouvaient plus consulter les archives sous peine d’être victimes de terribles migraines. Ils ont donc renoncé à cette connaissance. Vous y aurez de nouveau accès, à votre retour sur Nadar. C’est un nouveau monde qui va s’ouvrir à vous. Un monde très différent, vous allez le constater, de cet univers de propagande dans lequel vous étiez engoncés. Vous souvenez-vous de l’ordre numéro un ? Il est le premier commandement de notre nouvelle Coordination. Le moment est venu pour vous de vous libérer de vos chaînes. Une fois ma période d’intérim passée, je me retirerai et vous pourrez élire la personne de votre choix au poste de Premier Coordonnateur. Et cette fois, sans aucune restriction ni barrière psychique, je vous en fais ici le serment. »  

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